4- Wadi Musa وادي موسى‎, Jordanie (Confinement - Quatrième Partie: La Chambre 811)


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Middle East » Jordan » South » Petra
March 28th 2020
Published: April 1st 2020
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21 mars à ….



Je travaille en hôtellerie depuis longtemps, et des chambres de grands hôtels, j'en ai vu et revu souvent.

Mais jamais j'aurais cru qu'un jour, je passerai autant de temps confiné à l'une d'entre-elles: la chambre 811 de Marriott Petra en Jordanie.

Rideaux fermés, je pourrais tout autant me trouver à Melbourne qu'à Ouagadougou.



Au centre de la pièce se trouve un lit king pour m'échouer en ange et devant, un téléviseur plus long qu'à la maison où tournera sans s'arrêter CNN ou Al Jazeera en bruit de fond.

J'accroche ma casquette, mon masque et mes gants de caoutchouc refoulés sur le coin d'un cadre présentant le trésor de Petra au loin, en sépia.

J'ouvre mes sacs-poubelle contenant mes affaires personnelles et reclasse par terre mon butin.

Mélangé à mon linge, les cannages, biscuits, savon à lessive, confiture, pitas et pretzels de ma survivance à l'auberge Capsule m'ont aussi été envoyés.

J'imagine Bel remplir les sacs en urgence, sous la loupe des agents secrets masqués restés dans le portique de cet abri dorénavant infecté par l'étranger.



Je ne m'inquiète guère de me nourrir dans la chambre 811: le gouvernement jordanien paye non seulement ma chambre mais aussi mes trois repas par jour que les fantômes plastifiés déposeront au pas de ma porte avant de m'appeler pour en confirmer la livraison.

Ma situation aurait certainement été plus problématique si je m'étais trouvé sur une pirogue en Amazonie ou dans un trek au Mozambique.



Joint à ma bouilloire, un sac remplit de tisane à la camomille, de divers thés, de café instantané et de sachets de sucre me permettraient de rester éveillé pour au moins 1 mois d'apocalypse ici, confiné dans la chambre 811.

Les tubes individuels de shampoing, de revitalisant, de savon liquide et de lotions corporelles quelconques ne manqueraient certainement pas non plus.

Ceux-là, je les ai aligné le long du miroir de la salle-de-bain, en rang de soldats comme je faisais jadis avec mes GI Joe et mes Starwars.

Aussi, il y a une pyramide de papier de toilette, un balai et une éponge à récurer, un nettoyant germicide, 5 serviettes de douche, 2 paires de pantoufles et une pile de caisses de bouteilles d'eau.

Les autorités prévoient me garder ici pour 2 semaines, sans visite,

et ils tiendront certainement parole.



Aéroport toujours fermée en Jordanie, mon vol de retour au Canada prévu pour le 23 mars sera, sans surprise, cancellé.

Je chercherai un moyen de retrouver Montréal, mais maintenant en quarantaine surveillée, dans un Pays clos, rien de possible ne se proposera pour les prochains jours… ou pour les prochaines semaines.



Parfois, j'appelle Eugène le russe (chambre 806) ou le vieux John (chambre 807) pour prendre des nouvelles de leur isolation à eux, à quelques cases de distance de la mienne.

On rit ensemble de l'absurdité de la situation dans laquelle nous nous trouvons, puis on se raconte où nous en sommes avec le plan de nos ambassades pour nous évacuer.

On se décrit aussi ce qu'il se passe par nos hublots de confinement: eux deux ont une vue supposément splendide sur les montagnes rosées par les couchés de soleil sur Petra tandis que moi, je ne peux qu'observer une série de cubes beiges d'habitation anglés, retenue par un jardin d'oliviers verdelets.

Coincée entre cet oliveraie et l'hôtel, une rue tranquille se fait jour et nuit filtrer de ses voitures par un check post où des bérets militaires embarquent les contrevenants au couvre-feu.

Les premiers jours, je me campais à la fenêtre pour assister aux arrestations en sirotant des camomilles.

Mais plus les jours passeront, plus l'action sur la rue s'éteindra.

Sur le rebord de mes fenêtres en hauteur, j'ai égrainé le pain restant de mes déjeuners, et j'observe maintenant davantage les moineaux picorer leurs miettes que la rafle sans merci des policiers.





Lorsqu'on m'appelle de la réception ou qu'on cogne à ma porte pour confirmer l'arrivée de mes repas, je m'excite et me rue vers l'entrée pour voir qu'elle surprise j'aurai droit cette fois.

Inévitablement, j'ouvrirai la porte sur un plat esseulé en styromousse, déposé sur le tapis du corridor javélisé, laissé là par d'invisibles livreurs que je ne verrai jamais.

Parfois, je lancerai un ''good morning'' ou un ''thank you'' dans le néant du couloir, ce qui me fera rire à tout coup.



À quelque part durant mon séjour, trois astronautes m'ont visités dans le bunker, trois regards familiers qui se trouvaient certainement à la station spatiale lors de mon hospitalisation.

''Results of test are negatif. You don't have Corona virus. Russian and Australia don't have Corona Virus neither, qu'ils m'auront enfin confirmé, sans vraiment m'étonner avec leurs résultats. But you have to stay here. Anyway, with curfew, where do you want to go?''

Ils n'avaient effectivement pas tort. Depuis le début de cette aventure, on ne pouvait que compter sur les médecins pour nous conseiller intelligemment.

La chambre 811 du Marriott Petra est probablement l'endroit le plus sécuritaire de tout le Pays.



Mes jours en solitaire ici se séparent en trois parties, définies par mes trois livraisons de repas: matin, midi et soir.

Sans surprise, une ennuyante routine s'installe: je fais presque des x sur mon mur comme un prisonnier.

C'est ce que doivent vivre aussi, les animaux dans les zoos j'imagine.



Je passe le temps comme je peux, regardant défiler les ambulances par les carreaux ou repassant mes bas et mes sous-vêtements en visionnant de vieux shows live d'Alice Cooper et de Spinal Tap.

J'entend parfois crier une voisine en hystérie

ou bien chanter une autre du Mylène Farmer à tue-tête:

Tout est chaos à côté

Tous mes idéaux: des mots abîmés

Je cherche une âme qui pourra m'aider

Je suis d'une génération désenchantée, désenchantée.



J'écoute aussi des films en noir et blanc,

du Charlie Chaplin, du Bud Spencer et Terence Hill,

je me crème tout le corps avec les crèmes hydratantes de la salle de bain,

je fais des châteaux fort avec les sachets de sucre,

je fais des jumping jack en écoutant des Mike Ward sous écoute,

je me fais des dégustations de thé en regardant les oiseaux voleter et se poser sur les corniches pour siffloter un coup.

Bref, je suis comme un gros chat avec de l'internet.



...31 mars



Mon deux semaines de quarantaine devait en principe se terminer le 4 avril, malgré les résultats négatifs de mes tests au Corona Virus.

Mais un coup de téléphone de l'ambassade canadienne donné à la chambre 811 semble vouloir précipiter ma sortie.

Mais quitter la Jordanie en temps de crise ne sera pas chose simple… et rien de rien est encore gagné.

À l'heure qu'il est, j'ai plus ou moins d'informations sur comment et quand aura lieu mon évasion.

Mais elle aura certainement lieu de la même manière que l'épidémie:

soudaine et imprévue.



Etienne X



Note à Moi-Même:

Je n'ai jamais autant bu de thé de toute ma vie.


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