3- Wadi Musa وادي موسى‎, Jordanie (Confinement - Troisième Partie: Le Transfert)


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Middle East » Jordan » South » Petra
March 26th 2020
Published: March 30th 2020
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20 mars



Yeux bouffis, je reprend vie en angle-mort sur mon lit à crinque de l'hôpital de Wadi Musa.

On nous a transféré de chambre au petit matin, libérant ainsi la chambre d'isolement commune pour possiblement d'autres cas douteux d'incubation.

Couché sur le dos, le vieux John ronflotte, bras croisés sur sa chemise bleue pâle de bureaucrate tandis qu'Eugène le russe fait les cents pas dans la pièce.


Il est 8 ou 9 heures, peut-être 10 heures AM lorsqu'on cogna à la porte.



Je ne sais plus trop exactement: toutes ces heures sont maintenant identiques.

Dans le corridor, un charriot laissé seul supporte des plats en styromousse et des oranges enfermées dans des sacs à poisson-rouges.

On le tire à l'intérieur pour se refermer rapidement à notre contagion.

Je me sens comme un gros singe dans sa cage, par mon confinement et bientôt aussi, par mon odeur.


Il y a une horrible salle de toilette dans la chambre d'où émanent des vapeurs de chiffons humides et de merde.



Il s'y trouve un lavabo mais là encore, il n'y a pas de savon.

Heureusement, j'ai une bouteille portative de désinfectant vanillé pour me sécuriser les mains avant les repas.

Je tire mon masque sous mon menton avant de déballer mon petit-déjeuner en silence pour, peut-être, ne pas réveiller le virus.

Toujours en pleine forme, je suis encore loin de tout symptômes, quoiqu'un peu irritable présentement: personne ne peut me donner de réponse encore, et de la multiplication des ''in one hour'' se résulte maintenant un 20 heures de huis-clos.



Eugène le russe toussote.

Je lève les yeux en resserrant rapidement mon masque sur mes aspirations.

On devient tous un peu parano ici: la peur des astronautes nous a aussi infectée.

L'enfer c'est les autres qu'avait écrit Jean-Paul Sartre:

c'est que ça prend un tout autre sens maintenant.





Un couvre-feu, une réclusion totale s'installe aujourd'hui en Jordanie.

Tout devra s'arrêter.

Les policiers et les militaires bloqueront les routes dans tout le Pays, imposant de l'emprisonnement allant jusqu'à une année à tout belligérant.

Les autorités ne laisseront aucune marge de manoeuvres au Corona Virus,

ni aux hors-la-loi.


Je m'enligne diagonalement sur ma couchette, tout habillé et encore enfoncé au creux de mes

bottillons pour peut-être me prouver que ma sortie d'ici ne tardera plus.

L'après-midi s'écoule donc ainsi, très lentement alors que les heures s'additionnent et s'empilent dans notre cellule.



Il est 19h00 lorsque l'impossible finalement se passe: on a pourtant déjà souper et on recogne à la porte.

Cette fois, c'est le doc en chef qui se trouve dans l'entrebâillement pour enfin nous livrer une bonne nouvelle: ''Results of test in few days. We bring you in quarantine at the Marriott Petra now''.

Enfin, la mauvaise situation dans laquelle nous nous trouvons semble se résorber ou du moins, se modifier.



Sous l'assistance d'un malabar à béret, un des astronautes me détache de ma cathéter comme on me libèrerait de mes menottes.

On nous demande ensuite de suivre des agents masqués jusqu'à l'arrière de l'hôpital,

là où nous attend une Mercedes noire, laquée et avalée par un épais brouillard d'assassinat.



La voiture nous embarque alors que dans le rétroviseur, l'évitement du regard de la cravate à la barre trahi une nervosité évidente.

Il y a escorte policière devant la voiture, et puis à l'arrière aussi, comme au transport d'un important Ministre.

J'ai le museau effacé sous mon masque et mes paluches sous-vide dans le latex de mes gants d'opérations.

Je n'ai toujours aucun symptôme et je suis toujours au sommet de ma forme.





Notre délégation sort bien vite de la brume et s'arrête devant le Marriott Hotel de Petra, situé non loin de la station spatiale où j'ai passé mes 30 dernières heures en surveillance.

Presqu'en demi-lune à nous attendre, une dizaine de fantômes sous leurs voiles plastifiés ont arrêtés tout mouvement à notre atterrissage, fixés dans le silence funéraire du hall d'entrée.

Je reconnais vaguement quelques médecins de l'hôpital, transférés ici avant nous.

''Welcome Jordania. Welcome Marriott'' que semble nous proposer un maître d'hôtel peut-être en veston sous sa robe de protection.

Tout le monde garde ses distances.

Notre escorte recule d'un pas, enfin libéré de leur dangereuse mission.



Le vieux John, Eugène le russe et mois suivons donc maintenant l'escouade spectrale vers les chics étages du Marriott, calmés par un ambiant Requiem de Mozart.

Du plafond se pend un luxueux lustre planétaire ancré dans cette atmosphère asphyxiée d'hôtel à quarantenaires.

L'une des toiles sort nos passeports de sacs ziploc où eux, passeront leur isolement, et puis elle m'identifie: Canada, Etienne Martin, Room 811.

Voilà donc où se passera mon confinement final: chambre 811, Marriott Petra, Jordanie.

''Go now in room, close door, don't go out, call if you need something'' que m'ordonne le fantôme anonyme, sans savoir si lui joue le rôle d'un médecin, d'un infirmier ou d'un simple valet dans la pièce.

''I will need my bag, my clothes, my computer. Now. My things are at the Capsule Hostel. I have to get it now'' que j'informe l'escouade. I have to communicate with my family now''.

Évidemment, on ne me laissera plus quitter cette chambre maintenant.



Ce seront des agents secrets qui réveilleront Bel, le tenant du Capsule Hostel, et qui le détacheront de sa quarantaine pour qu'il puisse rapidement regrouper mes affaires personnelles et me les ramener ici, sur le seuil de la chambre 811.

''I'm so happy to see you'' qu'il me dira de vive voix, distancé et sous surveillance, alors que j'ouvrit ma porte sur deux sacs-poubelle lourdement remplit en urgence.

L'acolyte de l'auberge fût emprisonné.

Bel probablement aussi, mais l'histoire ne le précise pas: Bel a dû éviter le sujet devant les gardiens du corridor.

''I'm fine qu'il me dira simplement, i'm fine''.



Dehors, les mesures de couvre-feu s'intensifieront.

Le Jordan Times annoncera 693 arrestations et 120 voitures saisies en 24 hrs.

Trois jours plus tard, les autorités en confirmeront un total de 1657, tous coupables de bris de couvre-feu.

La réaction du gouvernement a été aussi rapide que la pandémie ici.

Le Pays tout entier s'est refermé

en une seule vague.


Etienne X






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30th March 2020

Courage, il y aura une fin!
Courage Étienne. Les circonstances ne sont pas réjouissantes mais au moins tu as un milieu de vie (le Marriott) plus agréable que l'hôpital où tu étais. Un jour, je l'espère, on pourra en rire. Courage., Raymond...
30th March 2020

Merci l'ami. Tout va bien aller :)

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