2- Wadi Musa وادي موسى‎, Jordanie (Confinement - Deuxième Partie: L'Hospitalisation)


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Middle East » Jordan » South » Petra
March 25th 2020
Published: March 27th 2020
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19 mars (Deuxième Partie)



Dans le bureau de la Tourist Police, l'interrogatoire s'organise comme un film noir alors qu'on nous observe sans mot dire, Eugène le russe et moi-même.

Les agents se démasquent parfois, le temps de tirer une bouffée mate de cigarette qu'ils évacueront rapidement en soupir.



Assis sur un divan mou et déformé par l'attente, on me cloue quelques questions sur mon arrivée en Jordanie, puis mon arrivé à Petra, puis sur mon logement et mes transports.

Les policiers anonymes parlent peu anglais: leurs demandes se feront très souvent en un seul mot.

''Where? When? How?''



Derrière son cabinet, le policier en chef, sans camouflage, parle au téléphone en laissant perler une goûte de sueur le long de sa tempe grisonnante.

Dans le cendrier, transformée en bâton d'encens, sa clope se consume en un filet fuyant de signatures arabes.

On ne nous dit rien.

Je ne sais pas spécifiquement pourquoi on nous a arrêté.

Jusqu'à présent, je n'ai que bien joué mon rôle de touriste en Jordanie.



Après un trois heure d'attente, un agent bilingue finalement apparaît, flou dans le fumoir.

''We wait for ambulance. You need test, qu'il nous informe. You go to hospital''.

Plutôt surpris par cette arrestation, je réalise désormais que la peur de l'étranger commence à se répandre au Pays et que tout touriste est maintenant une possible source d'infection.

Les règles ont bougées tellement vite en Jordanie.

En quelques jours seulement, la police et les militaires ont prit le plein contrôle de la crise.



C'est la première fois que je prend place dans une ambulance. Eugène le russe aussi.

-What's your symptoms? que nous demande le regard du jeune ambulancier, nerveux et isolé derrière la civière.

-No symptom, qu'on lui confirme alors que l'engin prend son élan, gyrophares s'excitant dans la ville-fantôme.

-Breathe problem? Fever? Dizziness?

-No, nothing. Full top shape

-Headaches? Coughing? Sneezing?

-No, nothing. Full top shape

-So why you're here?

-We don't know. We don't know why we're here.



L'ambulance s'immobilise bientôt devant un bâtiment plutôt calme où nous attendent une série d'infirmiers perdus dans leurs habits d'astronautes.

Secoués par l'urgence de la conduite, nous débarquons de l'ambulance avant de se faire escorter prestement vers une chambre d'isolement commune (!?)

-Don't touch anything, qu'on nous précise alors que des demi-visages nous ouvrent la voie dans le corridor, observant notre passage de condamnés à mort.

-What's your symptoms? que me demande un trio de médecins en cellophane.

-No symptom, que je leur confirme comme en déjà-vu.

-But why you here? que me demande le doc en chef, sourcillant en clé-de-sol, avec ses yeux serrés entre sa capine et son masque comme sur une portée.

-But i don't know doc, i don't know.

-Ok. We do Corona virus test. Sit there, qu'il m'ordonne donc en pointant son doigt caoutchouté vers un lit déglingué d'hôpital de seconde main, derrière des cloisons.



Je me laisse donc guider pour le test alors qu'on me soulève la tête et plonge de longs cure-pipes dans la noirceur de ma narine droite jusqu'à la gorge, me donnant l'impression soudaine d'être forcé à respirer sous l'eau.

Les astronautes observent l'opération alors que je m'imagine séquestré par des extra-terrestres qui me fouillent la face.

Le coin de mes yeux s'humidifies alors que le médecin replonge son archéologie, cette fois, au creux de mon autre cavité nasal.



Eugène le russe, de l'autre côté du mur, reçoit le même traitement.

Et puis les quelques touristes qui se révèleront dans la chambre d'isolement dans les prochaines heures aussi seront testés.

En surprenant la police de notre présence, Eugène et moi avons certainement enclenchée cette chasse aux voyageurs dans tous les hôtels et auberges de Petra.



John, un australien de 66 ans, dormait paisiblement, reclus dans sa chambre d'hôtel de Wadi Musa lorsqu'il fût pêché par la délégation d'agents spéciaux.

On l'a déposé ici aussi, dans un cubicule d'isolement… alors que le propriétaire de son hôtel fût, lui, arrêté et emprisonné pour avoir caché du touriste.



Nous sommes au final, tous les trois claquemurés dans cette chambre: le vieux John, Eugène le russe et puis moi-même.

Possiblement contagieux (à les voir tous si effrayés), on nous fait, semble-t-il, attendre les résultats.

La porte demeure ouverte.

Dans le corridor, les astronautes se mêlent aux policiers masqués, tout près les uns des autres, se respirant dessus.

''Keep your mask que nous invectivent les médecins, and wash your hands''.

Au fond de notre confinement se trouve un petit lavabo

qui n'a pas de savon.



Le temps s'étire alors qu'aucun résultat de test ne semble sortir des laboratoires.

Lorsqu'on tente de poser des questions, on nous évite ou on nous bricole des mensonges pour nous refermer.

''In 15 minutes… in 1 hour… in 2 hours...''

De tout évidence, on ne sait plus trop quoi faire avec nous, on ne sait plus trop où nous cloîtrer.

''We send you for quarantine… we send you in hotel for quarantine… we send you in hotel for quarantine at Dead Sea''



Il est minuit alors que lentement, une décision semble enfin se prendre.

Par contre, un problème persiste: personne ose nous conduire à ce supposé hôtel à quarantaine.

Convaincu de notre infection, le chauffeur devra lui aussi y être confiné pour un 2 semaines.



Il y a bouillonnement chez les policiers alors que les enchères explosent.

Et puis voilà qu'en résulte un volontaire prêt à se sacrifier, déjà boursouflé par ses couches de linge et le visage enrubanné d'écharpes comme un grand brûlé.

Pour la course, il nous en demandera un exorbitant 200 JOD (400$ canadien!!).

Aucun de nous trois n'a encore de symptôme. Je me sens en pleine forme et je n'ai pas toussé une seule fois depuis mon atterrissage en Jordanie.

Mais voilà qu'avec cette folle gestion de nos cas ici, avec ces astronautes, ces mommies et ces scaphandriers presqu'en apesanteur dans les corridors, j'ai presque l'impression d'être réellement pesteux et empoisonné.

Mon statut d'étranger me rend contagieux.

L'ambiance morne et malade de la cellule d'isolement a certainement toutes les chances de me contaminer maintenant.



Alors qu'un peu contre notre gré, on s'entend à accepter l'offre onéreuse du chauffeur sacrifié, le voilà qui disparaîtra de l'histoire, repoussé par le noyau policier qui a certainement flairé l'entourloupette de l'inconnu qui cherchait à profiter de la situation de crise pour nous faire les poches.

Nous n'aurons pas à débourser un seul sous: le gouvernement nous prend en charge.



Le temps s'étire et se rallonge davantage à l'hôpital.

Affaiblis par la faim et la fatigue, on finit tous par s'endormir sur nos civières, chacun cantonné dans son cubicule.

Nous ne partirons pas de sitôt, malgré les réponses automatisées des astronautes qui, continuant à nourrir notre espoir, dévieront sans cesse nos questions avec leurs ''in 1 hour'' habituels.



Puis sans m'en attendre, vers les 5 ou 6 heures du matin, on me réveilla brusquement de mon inconscience, non pas parce que mon heure d'évacuation était finalement venue mais parce qu'un clone plastifié devait me percer la peau d'un cathéter pour une collecte de sang surprise.

Tout compte fait, je ne serai pas au bout de mes peines ici, et je ne serai certainement pas sur le point de quitter la station spatiale non plus.



Etienne X

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