5- Amman عمان, Jordanie (Confinement - Cinquième Partie: Le Retour)


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Middle East » Jordan » North » Amman
April 4th 2020
Published: April 5th 2020
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31 mars

(Toujours au Marriott Petra, Chambre 811)



10h00Am.

Debout devant ma fenêtre, je tire une gorgée de mon éternel Earl Grey en observant des chèvres brouter de la brindille dans les collines inertes et recourbées de Petra.

Dès que mon regard s'attarde sur quelques mouvements à l'extérieur de ma capsule, je souris, prenant soudainement conscience que le paysage à l'extérieur de la chambre 811 n'est pas qu'un simple décor photographique fixé dans le temps.



Le téléphone de ma chambre sonne soudainement, me sortant d'un coup de mon ennuyante routine de prisonnier.

Il n'est pourtant pas l'heure du lunch.

Au bout de la ligne, l'ambassade canadienne m'annonce de bonnes nouvelles: une entente entre le Qatar et la Jordanie permet le décollage d'un avion le 2 avril à 1h15AM, à partir de l'aéroport international d'Amman (Queen Allia), aéroport pourtant fermé à tous les vols depuis le 17 mars (et en théorie fermé au moins jusqu'au 13 avril prochain).

Les citoyens canadiens, dit-on, pourraient y trouver une place... mais à un prix crève-coeur de 1620 JOD (3240$ cad), avec de longues escales à Doha (Qatar) et Chicago, puis comme destination finale non pas Montréal mais Toronto.

Qatar Airways devrait m'appeler d'ici peu pour l'aigre-douce transaction téléphonique.

Et puis, si l'achat du billet se concrétise, un chauffeur de l'ambassade devrait venir me cueillir ce soir à 17h30.

D'un seul souffle, tout semble s'enclencher finalement, et cela avant même la fin de mon deux semaines de quarantaine en tout-inclus dans la chambre 811 du Marriott Petra.

Salam et Amad de l'ambassade, de leurs côtés, feront d'étonnantes jongleries bureaucratiques pour me faire accorder une liberté conditionnelle et m'évacuer d'ici avant mon temps.

Même avec des résultats négatifs confirmés par la ribambelle de médecins et d'astronautes de l'hôpital, il leur sera bien difficile de me sortir de cet engrenage d'isolement.

Dans les notes du gouvernement jordanien, je serai un cas possiblement infecté et contagieux jusqu'à la toute fin de cette abasourdissante aventure.



Sans m'en attendre, la vie se réactionne alors en me réveillant brusquement de cette attente ankylosée du fond de ma cellule d'isolement.

Mon coeur se remet à battre enfin, énervé par la soudaine surprise et probablement aussi, par les litres de thé noir ingérés depuis ces dernières semaines passées ici.

...



17h31

On cogne à ma porte.

Enfin, je rencontre le livreur secret qui déposait jour après jour mes plats en styromousse sur la carpette, au pied de mon entrée.

Sous sa burqa de protection, il m'amènera au lobby javellisé du chic hôtel Marriott Petra, en prenant bien soin de désinfecter la semelle de mes souliers, me rappelant les images télévisées des tapis d'aéroports lors des dernières épidémies de fièvre aphteuse.

J'ai payé le prix fort pour cet imprévisible billet de retour: l'avoir en main était une condition à ma libération.



Masqué et ganté, je rencontre maintenant mon chauffeur au vestibule, lui qui s'obligera à rester loin de moi et de ma chimère d'infection.

“Carefull” qu'il me dira lorsqu'en joue, je poserai un pied en sa direction.

Il se crispera alors, sur ses gardes, prêt à décamper comme un chien au parc qui attend qu'on lui lance la balle.



Ainsi on me libère du Marriott, remercié par les fantômes de la réception qui voyaient pour la première fois, enfin, le jovial chambreur de la 811, celui qui demandait trop souvent du thé noir et des brosses à dents.

“Next time in Petra, come to Marriott” qu'avait finit par me lancer le maître d'hôtel à ma sortie.

“Of course. And i'll ask for the room 811” que je lui répondit du tac-o-tac en franchissant les portes automatisées de ma sortie carcérale.



Devant l'hôtel, une sobre camionnette bricolée pour me ramener à la capitale ronronne dans le creux de l'épidémie.

J'y prend place à l'arrière alors qu'une longue toile transparente collée en cloison protège la cabine du chauffeur de ma respiration toxique.

Je sors d'une quarantaine, je suis sans symptôme, j'ai été testé négatif et je serai tout de même escorté sous-vide jusqu'à Amman.



Le couvre-feu en Jordanie est désormais nocturne: il doit y avoir confinement de 18h à 10h le matin.

Nous quittons Petra justement sous les sirènes de la fermeture de la ville.

Un laisser-passer sera exigé à chacun des nombreux barrages policiers où l'on devra s'arrêter durant ce 3 heures de navette à pestiféré.



Les routes qui s'étirent hors de Petra ont des allures d'apocalypse: vides et inquiétantes dans la tombée du jour.

Plus rien ne bouge dans les villages, plus une seule silhouette ne se laisse entrevoir par les fenêtres.

Le temps s'est totalement figé sur la Jordanie.

Par le hublot de mon isolement mobile, j'observe la journée mourir sur le silence du couvre-feu.



On s'élance vers Amman sur la Desert Highway, l'autoroute vertébrale la plus rapide pour rejoindre la capitale.

Les camions-citernes, lents comme des missiles, n'ont pas cessé leurs livraisons de pétrole de toute la pandémie.

On les dépasse les uns après les autres en urgence, mon chauffeur poussant sa conduite hors règles jusqu'à jouer l'ambulancier.

Dehors, le paysage refermé du désert nous propulse vers la capitale comme sur une rampe de lancement en temps de guerre.



Jamais Amman n'aura été aussi muette et nettoyée.

Stationnées dans les carrefours, des voitures de police illuminent parfois la nuit, projetant leurs alarmants gyrophares en des reflets de cinéparcs sur les bâtiments sans vie de la ville en otage.

Parsemés ici et là aussi, quelques soldats font le guet, sentinelles armés autour de leurs jeeps et de leurs blindés.

Le Pays est en état de siège.



La voiture finalement s'arrête et me détache au Dove Hotel, auberge vieillotte et familiale située tout près de l'ambassade canadienne.

“Don't go out of hotel, que m'exige le chauffeur distancé. You'll be in trouble if you go out. And we will be in trouble too.”

C'est qu'il me restait quatre jours à ma quarantaine prévue à ma prison dorée du Marriott Petra: je suis présentement dans l'oeil du gouvernement jordanien plus que n'importe quel autre touriste ici.

J'ai eu une autorisation spéciale du Ministère de la Santé Publique pour pouvoir me faire évacuer avant mon temps paraît-il.

Il y a rassemblement de touristes canadiens dans le hall, mais je n'aurai pas un traitement égal aux autres: prisonnier de la bureaucratie, je serai l'exilé des exilés.

Tant que je n'ai pas la confirmation de la fin de mon confinement, je serai considéré comme un risque aigu de contagion.

Ici aussi, je serai en isolation jusqu'à mon interminable (mais de plus en plus plausible) évacuation du Pays avec Qatar Airways.



1 avril



20h00

Il y a 6 touristes en attente dans le vestibule du Dove Hotel.

Planifié par la jonglerie de l'ambassade, une série de bus doivent collecter les touristes à travers la ville pour leur convoiement vers l'aéroport.

Pour ma part, je serai encore une fois séparé du groupe: vénéneux (!!), on me conduira à l'aérogare en camionnette privée, suffocant une fois de plus sous ses murs plastifiées de scène de crime et escorté par l'avertissement des feux tournoyant rouges et bleus des policiers prévenant la nuit de ma sortie finale.



Cinématographique est la scène alors que se rencontre les convois devant l'aéroport exceptionnellement ouvert pour ce précieux vol vers le Qatar.

Il y a des militaires tout pleins, des permis spéciaux et plus de 350 passagers internationaux regroupés à une seule Gate visible dans la pénombre des départs cancellés.

Je me retrouve finalement là, au confluent de la dernière chance, avec la mêlée de voyageurs et d'expatriés appauvrit par l'explosion du prix des vols en ce temps de crise.

Les gens sont masqués pour la plupart, et moi peut-être davantage que les autres: toute cette histoire d'arrestation, d'hospitalisation et de confinement m'a certainement effrayé un peu plus que la moyenne des touristes ici.



2 avril

Je prend enfin place dans l'avion quittant la Jordanie, libéré de toute cette incroyable aventure qui a clairement prit tout le monde par surprise.



Bond après bond, je passerai d'Amman à Doha (Qatar), puis de Doha à Chicago

et enfin de Chicago à Toronto en cochant mes interminables étapes qui me ramèneront de plus en plus près de chez moi.

Doha ne me fera que remplir des papiers, Chicago m'isolera le temps de me poser quelques questions sur mes allées et venues

et puis Toronto me refusera presque mon entrée au Pays.

Plus je m'approcherai du Québec, plus l'entonnoir de mon retour devra se rétrécir.



Une course à l'aéroport de Toronto conclura mon retour par un achat à la dernière seconde de ce vol final d'Air Canada vers Montréal (au prix de 488.30$cad).

Dans ce dernier élan, nous ne serons qu'une dizaine de passagers dispersé dans l'astronef, tenus à l'écart les uns des autres.

Avec les hôtesses de l'air, je serai le seul autre soupir caché sous un masque.

Je reviens de loin.



Épuisé mais grandement soulagé, j'atteindrai enfin mon appartement et ma deuxième quarantaine en taxi, sous une repoussante pluie noire d'exil sur Montréal.

“Quel climat étrange, que me dira la voix vacillante du conducteur, troublée par le métronome de ses essuie-glaces,

quel climat étrange”.



Etienne X



Notes à Moi-Même:

1- Aux dernières nouvelles, la fermeture de l'aéroport d'Amman a été repoussée au 23 mai (minimum)...

2- Selon le Jordan Times, du 17 mars au 14 avril, il y a eu saisit de 6814 véhicules et 10 874 arrestations pour cause de bris de couvre-feu...

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