Chapitre 35: Innsbrück, Ice l'MC


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Europe » Austria » Tyrol » Innsbruck
December 16th 2018
Published: December 31st 2018
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16:38, le bruit de la neige fondue qui tombe goutte à goutte sur ma fenêtre, le soleil déjà derrière les montagnes.



J'étais parti pour ne rien écrire et bosser ma présentation, mais ça me ferait trop mal de ne pas garder de trace écrite des merveilles de ces deux derniers jours. Un des grands avantages de mon boulot, c'est qu'il me permet de voyager régulièrement dans différentes parties d'Europe. Cela fait un peu plus d'un an que j'y suis, et déjà j'ai pu me rendre à Bruxelles, Sophia, Pünderich, Dublin, et aujourd'hui Innsbrück. Comme à mon habitude, je me suis pris quelques jours avant pour pouvoir partir explorer modestement la ville. Au carrefour de l'Europe, Innsbrück et la région du Tyrol sont à quelques encablures seulement de l'Allemagne, l'Italie, la France et les Balkans.

J'ai donc choisi d'atterrir à Munich, et de prendre un train ralliant l'Autriche en moins de deux heures. Grand amateur des voyages en train, je comptais m'émerveiller en traversant les Alpes enneigées, mais il fait déjà noir, et impossible de voir la moindre chose à travers les fenêtres. Tant pis, je me dirige vers le wagon-bar pour commander un chocolat chaud. Erreur de débutant; sous mes yeux ébahis, je vois le mec verser du sirop de chocolat comme si c'était du ketchup dans un gobelet, dans lequel il ajoute du lait chaud, et qu'il couronne d'une nouvelle crotte de sirop chocolat, avant de me tendre le gobelet d'un air satisfait. Ah.

Arrivé à la gare, je parviens à chopper un bus qui m'emmène dans la nuit noire jusqu'à mon Air BNB au milieu des montagnes, avec un chauffeur qui me parle des gilets jaunes. Le bus finit par me lâcher au milieu de nulle part, j'empoigne mon gros sac à dos comme à la grande époque et me mets en quête de ma petite chambre perdue dans la nuit. Il fait nuit noire, mais la lumière de la lune vient éclairer les crêtes enneigées qui étincellent. Les sapins alourdis sont tapissés de neige, les cheminées fument, l'air est glacial, un vrai régal.

Après avoir récupéré les clés de ma chambre, et pris une douche bien chaude, j'atterris à Amici, le seul restaurant à la ronde. Il est bondé, donc je m'incruste sur une table où un père et ses deux enfants se goinfrent de pizzas. Un coup d'oeil rapide au menu, et la commande est passée; un plat de penne all'arrabbiata, (ô merveille!) un pago Pfirsich, et le tour est joué. Les gamins sont trop drôles, ils me lancent des regards en coin et détournent la tête dès que je leur lâche un sourire. Le père a tôt fait de remarquer le manège et entame la conversation. Une chose menant à une autre, ils m'en apprennent un sacré paquet sur la région. Sous domination romaine, puis gothique, puis lombarde, puis franque, puis bavaroise, avant d'être annexé au Saint-Empire romain germanique, le comté du Tyrol passe sous la coupe des Habsbourg au XIVe siècle. Les victoires napoléoniennes achèvent de faire éclater le Saint-Empire, et sous décision de Bonaparte, le Tyrol est placé sous domination bavaroise. Cette décision, jamais acceptée par la population tyrolienne conduit à de nombreuses révoltes qui infligent des pertes lourdes à la coalition bavaro-bonapartiste. Le père Gerwin me raconte ses histoires, et me voilà déjà en train de rêvasser en imaginant les soldats bavarois et italiens se mener une guerre sans merci dans les sommets tyroliens à grands renforts d'avalanches artificielles et de bataillons alpins.

Ses gamins sont excellents et une fois leur pizza terminée, ils ont trop l'air de se faire chier. Je décide alors de changer le sujet en leur demandant ce qu'ils me recommandent de voir pour les deux jours qui suivent. Intarissables (même en anglais), j'ai droit à un éventail de ballades et d'activités en tous genres. J'essaie de faire le tri dans tout ça, et me décide pour grimper tout en haut de la Nordkette, le grand sommet d'Innsbruck où la vue est apparemment grandiose. Sans me demander mon avis, le père Gerwin me paie mon Pago, et la petite famille prend congé de moi. J'ai à peine le temps de m'attaquer à mes pennes pennes que Gerwin revient avec un grand sourire. "Benedicte (le fils) a une compétition de skeleton dimanche, si ça te dit de venir, je peux venir te prendre et on va dans la montagne y assister". Aaah, le charme des voyages en solitaire... je suis à peine arrivé, et me voilà déjà avec des plans, j'adore! Je n'ai absolument aucune idée de ce qu'est le skeleton, mais j'accepte avec joie.

Le lendemain, je retrouve Erwin & Daniel qui sont aussi arrivés en avance. Je leur avais parlé de la Nordkette, et ils étaient motivés pour faire l'ascension avec moi. Enfin, 'l'ascension'... par téléphérique s'entend. En quelques minutes, on se retrouve au sommet de la montagne et là...

Gerwin m'avait sacrément bien vendu le truc, mais en tant qu'habitant d'Innsbrück je pensais qu'il exagérait un peu. Mais quand on arrive, c'est un spectacle absolument incroyable qui se dresse devant nos yeux ébahis. Quelques 2000 mètres plus bas, s'étend la vallée de l'Inn. Au dessus des quelques nuages qui surplombent la ville, le soleil étincelle de mille feux et projette une lumière bleue surréaliste sur les montagnes environnantes. A cette hauteur, la ville n'est plus qu'une miniature vue du ciel, et nous sommes entourés par un massif de montagnes bleutées qui sommeillent baignées de brume. C'est dans cette atmosphère véritablement magique que l'on se pose sur une table pour manger dans ce décor onirique.

Une soupe, un käsespätzle et un apfelstrudel plus tard, on arpente le sommet de la montagne où on voit quand même des sacrés trucs de malades. Les skieurs et snowboardeurs arrivent à toute blinde et enchaînent les virages en épingle. A un moment, je suis sous le choc quand j'en vois un débouler en deux et demi, ralentir à peine et... sortir de la piste pour prendre une descente à un angle quasi vertical. J'ai à peine le temps de bloquer dessus qu'il est suivi par un deuxième qui arrive encore plus vite, pile et enchaîne un salto avant à ski pour réatterrir sur la pente verticale. Tout. Va. Bien. En regardant des petits qui savent à peine marcher enchaîner les descentes et les virages avec une aisance déconcertante, je pense avec amertume à mon unique journée de ski qui s'est conclue par des chutes en cascades et quelques côtes fêlées... Un jour peut-être.

Alors que je m'enfonce jusqu'aux genoux dans la neige sous les -12 degrés, je réalise rapidement que je suis clairement sous-équipé pour ce voyage avec mon jean et mes chaussures en cuir, mais... en vrai le cadre est tellement incroyable que je n'y prête plus attention. On se munit d'un verre de vin chaud avant de se poser sur des transats; sur le sommet de la montagne, on est quand même pas mal. La journée se conclue chaudement dans un spa où on enchaîne séances de sauna avec sorties à l'air libre (sous -12 degrés, c'est génial).

Le lendemain je retrouve Gerwin et Benedicte à Amici où ils viennent me récupérer. Pendant le trajet en voiture, ils me racontent l'histoire de la ville qui a part deux fois organisé les Jeux Olympiques d'Hiver, en nommant les sites majeurs que l'on croise: la patinoire de 11,000 places, les pistes de bobsleigh, de ski, le tremplin de Bergisel... La vieille SEAT marque l'arrêt, et on descend sur les flancs d'une montagne faisant face à la Nordkette, de l'autre côté de l'Inn. Laissant Benedicte s'échauffer, on descend la montagne en suivant la piste de skeleton. J'ai fait mes devoirs et j'ai découvert ce qu'était ce sport super extrême. L'idée est assez simple: tu t'allonges sur une luge très basse et tu descends une espèce de circuit glacé à pleine vitesse.

Calmement Gerwin m'explique les techniques, comment se pencher, anticiper les virages, gratter avec les pieds, répartir le poids. On croise une ambulance qui s'installe près de la ligne d'arrivée: "elle n'est pas là pendant les entraînements, mais elle vient pour chaque compétition". Ah. "Ce qu'il faut bien comprendre et accepter quand tu commences ce sport, c'est qu'une fois que tu es lancé sur la piste, tu n'as aucun moyen de t'arrêter, et que dans tous les cas, tu iras jusqu'au bout". Ah. A plus de 110km/h, c'est assez rassurant. Je trouve ça incroyable qu'il laisse son fils pratiquer un sport susceptible de le tuer à chaque descente. Mais il s'avère en fait que pas son fils... Alors que l'on longe la piste glacée, le géant Gerwin qui me fait trop penser à The Rock se livre un peu. Le père de Bénédicte est mort il y a plusieurs années, et c'est lui qui a pris la relève, en essayant du mieux qu'il peut d'élever ce gamin avec sa mère.

Pas le temps de s'épancher plus longtemps car le top est lancé, et le premier skeleteur s'élance. Précédé par le bruit de la luge, j'ai à peine le temps de l'apercevoir. Avec The Rock, on remonte progressivement la piste en s'arrêtant pour voir passer chaque concurrent. Tels des fusées, l'oeil a à peine le temps de les suivre, j'imagine le niveau de concentration que ça requiert une fois que tu es lancé... Après avoir félicité le champion (54 secondes!), je fais mes adieux à The Rock, et décide de parcourir à pied les dix kilomètres qui me séparent de la ville. La pente est douce, la glace étincelle de mille feux, et le soleil tape sur mon dos. En traversant une forêt de pins, je repère des traces dans la neige: aucun troupeau de chèvres dans le coin, ça ressemble fort à un bouquetin. Les oiseaux s'envolent à mon passage, faisant tomber une pluie de poudreuse sur ma tête; je les suis un instant des yeux et vois les rouge-gorges se poser comme deux gouttes de sang sur un manteau immaculé. Le temps s'arrête.


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