Chapitre 27: Myanmar, au coeur de la magie birmane


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Asia
January 29th 2016
Published: June 30th 2016
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Arrivé de Bangkok, je quitte l'Asie du Sud-Est à proprement parler pour visiter un nouveau pays: le Myanmar. Je sors de l'aéroport alors que la nuit commence à tomber. Le centre ville et les hôtels sont à des kilomètres et des kilomètres de l'aéroport, et les taxis sont hors de prix, alors j'ai décidé de passer par un moyen plus local: le train. Je me mets donc en route et marche pendant plusieurs kilomètres, au milieu de nulle part, dans des villages complètement paumés et sous les croassements inquiétants des innombrables corbeaux pour rejoindre une gare perdue. Je suis avec mes deux sacs, seul blanc à la ronde, à la nuit tombée, et je croise plusieurs fois de bruyants groupes de jeunes. Dans tous les autres pays, on pourrait s'attendre à ce qu'ils commencent à venir m'embêter ou me prendre mon argent ou mon portable, etc. Tout ce que j'obtiens sont des grands sourires, des poignées des mains, et des indications pour la gare.

Le train jusqu'au centre ville est lui aussi une sacrée expérience dans la mesure où il n'y a pas de lumières, ce qui rend les choses à la fois compliquées et comiques. Impossible de savoir exactement combien de personnes il y a autour de moi et, entre les bousculades et les cris préventifs, c'est plutôt inédit. Je finis par arriver tant bien que mal au centre ville, fonce entre les marchés nocturnes, remonte la grande avenue principale et atterris dans mon hôtel où ma voisine de dortoir... n'est autre qu'Alona, une Israélienne que j'avais rencontrée dans un autre dortoir au Vietnam et avec qui j'avais bien sympathisé.

Dès mes premiers jours à Yangon, je réalise à quel point le Myanmar est un pays unique, et les Birmans des gens très caractéristiques. Les femmes arpentent les rues encombrées dans de longues jupes colorées, alors que les hommes sont drapés dans des longyi, espèces de longs pagnes noués à la taille. Les rues étroites sont bordées de vieilles façades coloniales décrépites, et sont régulièrement arpentées par de nombreuses moinettes aux crânes rasés et drapées de roses. Les gens sont perpétuellement en train de mâchouiller leurs noix de bétel qu'ils mastiquent pendant des heures avant de les recracher en flaques brunes sur le sol. Leur visage, avec leur sourire verni au jus de bétel et leurs joues dorées au tanaka sont reconnaissables entre mille. D'une familiarité et d'une gentillesse souvent déconcertantes, ils n'hésitent pas a venir me parler en birman, à m'offrir des cacahuètes (!) ou à me caresser la barbe (!!!).

Je m'accorde un petit plaisir en allant voir The Revenant à Yangon, une expérience plutôt dépaysante. Dans la minuscule salle à deux étages, les gens discutent, rient, et crient au fil des péripéties allant jusqu'à se lever pour encourager Di Caprio dans son combat ultime.

Le pays en lui même subit une transformation à vitesse grand V. Après avoir recouvré leur indépendance contre les Britanniques sous la direction du père d'Aung San Suu Kyi une junte militaire a pris le pouvoir qu'elle a exercé de façon mégalomane. Au pouvoir pendant plusieurs décennies, Ne Win, chef de la junte a par exemple décrété du jour au lendemain que toutes les voitures ne devaient plus rouler à gauche comme depuis toujours, mais maintenant rouler à droite, car selon son astrologue, c'était son côté "positif". De même, il a interdit tous les deux roues dans la capitale, ce qui a pour conséquence des bouchons sans fin. Aléatoirement, ils ont également changé le nom du pays (avant, la Birmanie), sa monnaie, son drapeau, et récemment sa capitale exportée dans une ville créée ex nihilo, Nay Pyi Daw. Je n'ai pas eu le temps d'y passer, mais d'après les témoignages que j'en ai eu, c'est une ville ultra moderne, extrêmement luxueuse et... de facto complètement vide, car le salaire moyen pour un Birman est de 40 dollars par mois. Ce qui doit donner une impression des plus étranges lorsqu'on arrive, seuls sur une autoroute à huit voies, et à se balader dans les rues désertes au milieu des hôtels Hilton et des magasins Channel.

Mon étape à Yangon ne s'éternise pas, et je saute dans un bus de nuit, direction Bagan, qui est l'équivalent birman des temples d'Angkor. C'est également un site archéologique immense entremêlé de savane qui s'étale sur des kilomètres à la ronde mais, à la différence d'Angkor, les temples sont beaucoup plus petits, et beaucoup plus nombreux. J'en avais beaucoup entendu parler, et tenais absolument à aller voir ça d'un peu plus près, mais j'avoue que l'arrivée me fait un peu grincer des dents. Après un trajet chaotique de plusieurs heures dans un bus de nuit où la clim et la musique permettent difficilement de fermer un oeil, me voilà lâché au milieu de nulle part à quatre heures du matin. Il règne une obscurité presque totale, et le froid est encore plus glacial que la clim du bus. Après avoir payé le droit de passage de 20$ aux militaires (une somme incroyable pour les standards du pays), nous devenons la proie des chauffeurs de taxis bien emmitouflés. Le coeur n'y est vraiment pas, et tout ce dont j'ai envie est de finir (commencer?) ma nuit sous une bonne couette chaude, mais les finances sont au plus bas, et il faut donc se battre sur chaque centime pour négocier un voyage jusqu'à l'hôtel. Une fois arrivé, le combat continue car il est bien entendu complet, et le lit que j'ai réservé ne sera disponible qu'à partir de 11h, ce qui me laisse six heures d'attente dans le froid avant de pouvoir me poser. C'est le genre de moment où j'aurais explosé auparavant, mais que j'aborde désormais avec une patience philosophique. Qu'à cela ne tienne, plutôt que de rester à me morfondre, autant essayer d'aller découvrir les environs. Bon, ok, il fait noir, et on ne voit pas à dix mètres dans ce patelin non éclairé, mais le soleil ne devrait plus tarder à se lever. Je négocie une moto électrique avec le réceptionniste de mauvais poil, et pars à la découverte des temples. Je vous passe le trajet dans le noir / dans le sable / sur une moto électrique qui semble en fin de vie, mais ça reste assez épique. Alors que je zigzague sur la route, le jais de la nuit passe au bleu très foncé qui s'éclaircit progressivement.

Je repère un temple qui domine les autres, et l'escalade pour me nicher au sommet. Commence alors un nouveau moment de magie, que je savoure avec toujours autant de plaisir. Transi par le froid, et seul à des kilomètres à la ronde, je vois poindre le rose qui éclipse progressivement le cyan de la fin de nuit. La lumière du soleil toujours invisible révèle progressivement le paysage qui m'entoure, et se dévoile alors sous mes yeux un spectacle incroyable. Je suis au milieu d'une espèce de savane où des temples de pierre rosée semblent avoir éclos pendant la nuit. Ils sont encore perdus dans la brume du matin, et le soleil qui pointe le bout de son nez révèle les couleurs de ce monde en noir et bleu. Le ciel, véritable tableau de Kandinsky, semble quant à lui être le théâtre d'une épique bataille entre le cobalt, le pourpre, le fuchsia, le vermeil, le parme, le carmin, le cyan et le violet, où s'affrontent le jour et la nuit. Le soleil qui se lève finalement signe la défaite de cette dernière, et illumine le monde de sa lumière orange et chaude. Le moment est magique, et l'arrivée de montgolfières à l'horizon ne fait qu'embellir le tableau. Autant vous dire, que mes soucis, mes engelures, et mes bâillements sont totalement oubliés. Une bonne douche bien chaude, une ballade dans les temples ensablés, et un bol de nouilles sautées plus tard, je saute dans le prochain bus dès le lendemain, direction ma prochaine étape Kalaw!



Kalaw en tant que tel, n'a rien de bien particulier. C'est une petite ville avec un marché assez sympa, mais cela se résume à cela. Non, la raison pour laquelle, j'ai choisi de m'arrêter à Kalaw, c'est qu'elle constitue le point de départ d'une randonnée menant vers le célèbre Lac Inle. Je profite donc de ma journée dans cette petite ville pour recharger mes batteries, me racheter une paire de chaussures au marché, faire désespérément du porte à porte pour trouver un point internet pour souhaiter l'anniversaire de ma maman, et faire une bonne nuit de sommeil avant le parcours qui m'attend le lendemain. Et pour cause, 70 kilomètres nous séparent du lac, que nous sommes sensés atteindre en trois jours. Ca n'a l'air de rien comme ça, mais sous un soleil de plomb et avec un gros sac à dos, ça se révèle assez physique. Heureusement, j'accroche vraiment avec mes compagnons de route (une Espagnole de 40 ans, un couple de Chiliens jeunes mariés, et deux grand-mères canadiennes à toute épreuve), ainsi qu'avec notre guide, Ron. Passionné de foot, il ne faut pas longtemps avant qu'il ne soit rebaptisé Ronaldo par le gang des hispanophones, qui sont vraiment très sympas. Ron doit avoir une quinzaine d'années, parle un anglais très correct, et connait les moindres croisements du trekk, qu'il fait deux fois par semaine (!). Il règne immédiatement une très bonne ambiance au sein de ce groupe des plus hétéroclites, et pendant trois jours à se côtoyer les uns les autres, de véritables liens se créent et des confessions s'échangent.

La rando est assez incroyable. Pendant trois jours, nous marchons littéralement à travers champs, traversant un par un les villages. A l'heure où j'écris, plus de trois mois après cette fameuse randonnée, de nombreux flashs m'apparaissent immédiatement: les arbres du Bouddha, le rouge des champs de piment, l'or des champs de blés, le vert des rizières, le regard placide des buffles d'eau, le bruit des feuilles qui Ronaldo faisait claquer entre ses paumes, les chants de marche et les champs d'arachide, l'odeur d'un gingembre terreux que l'on découpe, le froid de la rivière dans laquelle on s'est baignés, les histoires de Felipe et Cata, les blagues de Ronaldo, les concours de fronde avec un villageois enthousiaste, le rouge de la terre, les craquements du feu, les cris des enfants des villages que l'on traverse, la magie du ciel étoilé, les cases sur pilotis, les foulards rouges sur la tête des villageoises, les ponts en bambou enjambant les rivières boueuses... La liste semble infinie.

Le dernier soir, nous avons fini en beauté notre odyssée en gravissant la montagne jusqu'au monastère où nous étions censés passer la nuit. Nous sommes immédiatement accueillis par une flopée de petits moines d'une dizaine d'années, qui nous harcèlent pour jouer au foot avec eux. On est complètement KO, mais on se voit difficilement refuser une si belle occasion, et nous voilà quelques minutes plus tard face à un essaim de petits moines en robe bordeaux. Ils jouent à pieds nus, voire avec une chaussure, mais sont d'une énergie et d'une férocité admirables. Ils esquissent des gestes de kungfus, et n'hésitent pas à jouer physique en mettant des coups d'épaules... ce qui les envoie la plupart du temps rouler dans la poussière. Pour autant ça reste des gosses comme les autres, se taquinant entre eux, riant d'un rien, et débordant de vie. L'arrivée du dîner plus que le coucher du soleil signe la fin du match, et nous voilà à nous régaler... jusqu'à ce que je sente mes lèvres gonfler. J'arrête immédiatement, et prends mes médicaments. Au sommet d'une montagne en pleine campagne, je peux difficilement me permettre d'être imprudent. Alors que je vais chercher dans mon sac resté dans le monastère les derniers biscuits qu'il me reste, je vois tous les moines assis en tailleur regarder des étoiles plein les yeux un film de kungfu sur la vieille télé du monastère. Voilà qui explique les gestes de la partie de foot...

Une fois de plus, le temps des adieux est difficile, et le petit groupe explose chacun partant de son côté. Alors que les Chiliens décollent vers l'Egypte, que Marcela rentre dans son Espagne et que les grands-mères canadiennes mettent le cap pour la Thailande, je repars vers Yangon pour retrouver ma bien aimée qui a eu l'idée géniale de se trouver un boulot en Birmanie.


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