Chapitre 2 : Moscou


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August 2nd 2015
Published: August 23rd 2015
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Je reprends la plume, cette fois depuis ma chambre d’hôtel. Grâce aux bons soins de Yanna, mon hôtesse je réside maintenant dans un hôtel quatre étoiles. Plutôt incongrue comme situation, mais assez plaisant à vrai dire.

Je rentre d’un bowling avec Yanna et ses collègues, en charge des réservations de l’hôtel. Et je m’apprête à rejoindre Alexis pour entamer mon périple eurasien à bord du plus long train du monde. Plutôt excitant, plutôt effrayant. Je me rends compte que j’ai tout le temps peur pendant ce voyage. Peur, crainte ou inquiétude, cela varie, mais j’appréhende toujours le futur. Cet Inconnu qui fera de moi ce qu’il voudra, et me ballotera à son gré. Et moi, pauvre saumon, essaierai de me frayer un chemin à travers le courant contraire pour arriver à bon port.

Globalement, je pense que j’ai moins aimé Moscou. Tout d’abord à cause de ma première hôtesse, Tasha. Son appart était d’une saleté incroyable, et je n’aimais quasiment aucune partie de la personne qu’elle était. Je me forçais à être poli, sourire, faire la conversation, mais je n’avais qu’une seule envie, c’était de lui dire qu’elle me dégoutait. Pas très sympa tout ça, surtout alors qu’elle était très généreuse avec moi, mais j’avoue que les poils de chats et autres, la vaisselle collante, le tampon usagé à côté de la poubelle et les crottes de chat dans le lavabo… c’était un peu trop.

Puis j’ai rencontré Yanna, qui m’a fait appréhender la ville –voire la vie en général- d’une façon plus positive. Après quelques minutes de conversation, elle m’a rapidement fait penser à un personnage d’un roman d’Hugo ou de Zola. Elle n’a jamais connu son père qui a quitté sa mère, avant même qu’elle ne soit née. Ce qui fait qu’elle est complètement handicapée dans ses relations avec les hommes, qu’elle est incapable de juger ou d’appréhender. Sa mère a essayé de retrouver quelqu’un, avec qui elle a eu Anton, le demi-frère de Yanna. Tout allait bien jusqu’à ce que ce père-par-nécessité ne s’endette. Et avec les dettes vint la vodka, et avec elle la violence. Ce qui fait qu’à même pas dix ans, la petite Yanna s’est retrouvée bringuebalée dans un minuscule appart avec sa mère, sa grand-mère et son demi-frère. Elle a survécu, et s’est construite tant bien que mal, malgré les difficultés matérielles et psychologiques, malgré l’absence de père et de repères, malgré une mère se tuant au travail, et une grand-mère ne cessant de la critiquer. Mais ce que j’ai beaucoup aimé chez Yanna, c’est sa simplicité. Elle vit la vie comme elle vient, même si cette dernière ne lui fait pas de cadeaux. Elle prend des coups, mais elle encaisse et ne perd jamais sa bonne humeur. Ses relations avec les hommes sont de pires en pires, mais elle maintient une certaine naïveté, et un sourire continue d’illuminer son visage disgracieux. Elle conserve sa vigueur et sa curiosité, et fait des projets : elle n’a pas terminé l’université, mais elle s’est débrouillée pour apprendre l’anglais, et s’essaie (avec succès) maintenant au français ; elle a un salaire médiocre mais elle se débrouille pour partir deux semaines en Chine, quitte à ne faire qu’un repas par jour jusqu’à la fin du mois. Elle a peu de choses à donner, mais elle les offre avec une simplicité désarmante.

Elle m’a invité à jouer au bowling de l’hôtel, avec ses collègues. Une petite bande de minettes d’entre vingt et trente ans qui mènent leur vie dans la capitale russe, tant bien que mal. Et qu’importent les maux, j’ai l’impression qu’elles savourent tout ce qu’elles peuvent et croquent la vie à pleines dents. Un bel exemple.

Mon expérience à Moscou est assez paradoxale. Elle a plutôt mal commencée, avec une tension très forte que j’ai perçue dans l’air. Je ne sais pas si c’est Alexis me conseillant de parler français plutôt qu’américain, les gens plus austères qu’à Saint-Pétersbourg, l’agressivité de la ville, ses statues, ses monuments, jusque ses stations de métro, ou la tension latente du premier jour, mais j’ai immédiatement senti une forte hostilité. Le 2 aout, ma première journée à Moscou, était en effet un des nombreux jours patriotiques rendant cette fois ci hommage aux soldats de la marine. En signe distinctif, les « patriotes » portaient des bérets bleus et des marcels rayés… et étaient souvent en groupe et saouls. Toujours est-il qu’au début, j’ai adopté un profil bas en évitant soigneusement tout contact avec les gens.

Cela a progressivement changé au fil des jours. La ville était légèrement moins austère que ce que j’avais pu percevoir. La place rouge était assez impressionnante, et chargée d’histoire. Sur le sol, on pouvait voir des lignes de couleurs différentes, destinées à aider les soldats et les chars à défiler pendant les parades militaires. Cela fait un peu bizarre de se retrouver au beau milieu du berceau de l’un des pôles du XXème siècle. A part les nombreuses églises au style byzantin et les quelques bâtiments impériaux restants, l’architecture est soviétique. Immenses, droits et carrés, les bâtiments sont vraiment peu avenants, et les icones chargées de violence. Les peintures, fresques et statues ornant la ville rendent en très grande majorité un culte à la performance, la victoire ou la violence. Que ce soit la flamme du soldat inconnu à deux pas de la Place Rouge, la statue de Gagarine, homme de fer dominant le boulevard menant à l’université, ou encore les sculptures d’un vieil homme, une femme et un adolescent en armes, rendant hommage aux milices de Partizanskaya, cette commémoration historique est telle qu’elle en devient légèrement oppressante. Ce qui rend la ville moins attractive à mes yeux que Saint-Pétersbourg. Les gens également semblent moins amicaux. C’est probablement dû au fait que cela soit une capitale. D’une part parce que tout le monde s’affaire dans cette ruche bourdonnante, et d’autre part parce que c’est ici que se trouvent les plus grands fanatiques du régime.

Ne vous méprenez pas pour autant, et ne croyez pas que tous les russes sont des illuminés pro-Poutine. Pro-Poutine oui, indéniablement pour une immense majorité, mais pas illuminés. Grâce à mes rencontres, j’ai pu parler à une demi-douzaine de personnes russes différentes. Pas assez pour me faire une opinion, mais suffisant pour déjà avoir une première idée de l’état d’esprit. La plupart était des jeunes, au profil à priori très ouvert vers l’extérieur et « l’Ouest ». Le genre de personnes que l’on pourrait considérer plus sensibles à l’attraction du « modèle occidental », si tant est qu’il y en ait un. Or si attraction il y a, elle provient quasi essentiellement du soft power et de la culture. Les films, les groupes de rock ou de hip-hop, les séries ou les festivals suscitent énormément d’engouement chez la plupart des russes. Même Pavel, 41 ans, se définissant lui-même comme « conservateur » écoutait du jazz dans sa voiture ou chez lui. Une musique non seulement américaine, mais également noire.

Cette attraction peut peut-être s’expliquer par l’absence, voire par la faiblesse de la culture russe contemporaine, qui peine à séduire. Ne pensez pas pour autant que je me permette de dire que la culture russe n’existe pas. Bien au contraire, les russes sont extrêmement fiers, et se sentent supérieurs à bien des égards par leur culture historique. La Russie impériale, puis l’URSS ont été d’une manière différente des viviers de culture touchant directement la population. Pour autant, depuis 1991, j’ai l’impression que l’art et la culture (notamment la musique, et le cinéma) que s’efforce toujours de promouvoir le pouvoir peinent à toucher les gens. Le succès de l’influence culturelle occidentale explique ce phénomène et le renforce en même temps.

Pour autant, j’ai l’impression que l’influence du « modèle occidental » s’arrête là. La « démocratie » ne semble pas attractive pour les Russes. Elle est pour eux synonyme de faiblesse. J’ai eu des versions un peu différentes sur le sujet. Pour certains, la démocratie ne fonctionne pas en général : « Regarde les difficultés européennes et américaines pour prendre une décision et avoir une politique cohérente, alors que les gouvernements sont constamment freinés par les Parlements. A force de contre-pouvoirs, il n’y a plus de pouvoir du tout. (…) D’un autre côté, prends l’exemple chinois, une « dictature » qui a réussi à faire passer son pays d’un des Etats les plus pauvres à la deuxième puissance mondiale en soixante ans ». Pour d’autres, la démocratie ne peut pas marcher en Russie, car « historiquement, les Russes n’ont jamais été libres, et sont habitués à un pouvoir fort ». A la chute de l’URSS, vécue comme la plus grande catastrophe du XXème siècle par beaucoup, la situation en Russie était extrêmement chaotique. L’éclatement soudain de l’URSS et son ouverture brutale ont encouragé la corruption et accentué les inégalités, tout en humiliant ce pays si fier. Les Russes se souviennent de ce traumatisme qu’ils attribuent à des leaders faibles, incompétents et démocrates comme Gorbatchev et Eltsine. Si Poutine séduit, c’est qu’il a rendu aux Russes leur fierté.

Poutine est fort, charismatique, et n’a peur de rien : il n’hésite pas à adopter une politique indépendante et à envoyer les Américains se faire voir si sa politique ne leur plait pas. Ca, cela plait vraiment aux Russes, et qui fait le succès de Poutine, qui est d’ailleurs sur de nombreux T-shirts, mugs, babouchkas et autres gadgets touristiques. A travers les médias occidentaux, on ne cesse d’entendre que l’économie russe est en chute libre, complètement étranglée par les sanctions, et que les gens n’ont plus d’argent. Certes, il est vrai que les sanctions ont pu affecter l’économie du pays, dont la monnaie a connu une très forte dévaluation, ce qui rend difficiles ses importations. Cela a eu pour conséquence une baisse du pouvoir d’achat des ménages russes ; mais pour autant, les personnes avec qui j’ai pu discuter m’ont dit que la situation était loin d’être aussi critique qu’on pouvait le penser, et que si « oui en ce moment, c’est un peu plus dur », ils soutiennent absolument la politique de force de Poutine, quitte à se serrer un peu plus la ceinture.

Je pense que la propagande y est également pour quelque chose, avec notamment un discours panrusse justifiant les annexions de Crimée et d’Est-Ukraine et unissant le pays derrière son dirigeant. Comme me l’a expliqué Alexis, c’est cette même propagande qui décrédibilise totalement les opposants politiques potentiels de Poutine, perçus comme trop intégristes, ou incompétents, et accusés d’alcoolisme ou de fraude fiscale. Que ces accusations soient fondées ou non, au fond peu importe : elles ternissent la réputation des candidats qui sont vus beaucoup moins puissants et charismatiques que Poutine, seul homme capable de diriger la Russie en fonction du statut qu’elle mérite.

L’idée de victimisation est également assez présente : le pays est victime d’une injustice, voire d’un complot de la part des pays Occidentaux. Ces derniers cherchent à encercler la Russie, et à réduire son influence, voire son territoire. C’est cela qui explique en partie la réaction de force russe vers une Ukraine devenant trop sensible aux sirènes européennes. Selon le discours russe, les pays Occidentaux, se croyant supérieurs et tout permis interviennent où bon leur semble. Hier au Moyen-Orient, aujourd’hui en Ukraine où ils ne sont pas légitimes. Car en effet, si quelqu’un est légitime en Ukraine, c’est bien la Russie.

Je me suis étendu un peu sur la géopolitique, parce qu’elle m’intéresse beaucoup, mais cela mis à part, le pays m’a frappé avec encore deux choses que j’avais sous-estimées. Sa foi et son racisme.

La Russie est un pays de chrétiens orthodoxes. Quand on se balade dans les rues de Moscou, de Saint-Pétersbourg, voire dans n’importe qu’elle ville russe, on y trouve au moins une église de style orthodoxe, caractérisée par ses dômes dorés représentatifs et ses double croix. Historiquement, la religion a fortement influencé le pays avec les chrétiens de l’Empire romain d’Orient, ce qui explique notamment, les liens encore très forts avec la Turquie, la Grèce et les Balkans. Sous l’Empire Russe, la religion a été célébrée par le pouvoir via la construction des plus grandes églises, au premier rang desquelles les cathédrales ceinturées par le Kremlin. Pour autant, après les révolutions des 1917, Lénine interdit la religion, considérée comme l’opium du peuple. Les masses ne doivent plus croire en Dieu, mais au communisme, nouvelle religion d’Etat. Après l’éclatement de l’URSS, le pays, traumatisé, a besoin d’un nouveau ciment, d’un nouveau facteur d’unification, et il le trouve avec la religion. En 1993, les offices sont rétablis au Kremlin, et Boris Eltsine supervise lui-même la construction d’une immense nouvelle basilique à Moscou. D’après mes maigres rencontres et observations, j’ai remarqué que la plupart des adultes de plus de trente ans sont non seulement croyants, mais très croyants. Pavel était par exemple un homme extrêmement pieux : il n’a cessé de me parler des conflits entre les orthodoxes et les catholiques, considérait l’homosexualité comme dangereuse, et sa fille dormait avec une Bible à côté de son lit. De même, il est courant par exemple de voir des gens se signer trois fois lorsqu’ils passent devant une église, et la plupart arbore une croix orthodoxe bien visible. Toutefois, cette foi ne semble pas toucher les plus jeunes avec le même impact étant donné que tous ceux étaient soit athées, soit avaient une vision beaucoup moins stricte de la religion.

Un autre aspect que j’ai pu trouver choquant est la xénophobie ambiante qui règne dans le pays. Je savais la Russie connue pour être un pays plutôt raciste, mais j’avais sous-estimé à quel point. Cette xénophobie est en grande partie dirigée vers les musulmans. Cela est dû principalement aux attaques terroristes tchétchènes, peuple du Caucase à forte majorité musulmane revendiquant son indépendance par la violence, avec notamment la prise d’otages de Beslan ou les attentats dans le métro de Moscou. Toute personne ayant un aspect Caucasien (non pas au sens où l’entendent les Américains, mais avec ici un look plutôt « arabe ») est vue par la quasi-totalité de la population des grandes villes russes comme quelqu’un que l’on doit éviter ; comme quelque chose variant entre une personne louche et une menace potentielle. Viennent ensuite les noirs, quasi invisibles en Russie. Les seuls que j’ai vus à part un couple de touristes, étaient des publicités humaines, avec des vêtements faisant de la réclame pour je ne sais quelle compagnie à la sortie du métro. J’ai bien entendu eu droit à une remarque sur l’équipe de France de foot sur laquelle je ne développerai pas. Enfin, les migrants venant des républiques d’Asie Centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan) sont utilisés comme de la main d’œuvre bon marché. Principalement pour des tâches ingrates, je les ai notamment aperçus sur les chantiers, et d’après Alexis, la plupart d’entre eux dort dans des caves. Ce qui ne leur empêche pas d’être perçus comme des profiteurs, dans la mesure où « ils envoient le salaire qu’ils gagnent en Russie à leur famille au pays, qui vivent alors comme des rois » (sous-entendu sur le dos des Russes). Pour autant, cette situation risque de changer rapidement : de moins en moins de migrants d’Asie Centrale viendront travailler en Russie du fait de l’effondrement du rouble et des nouveaux investissements massifs des Chinois. Ah oui, tiens, je les avais oubliés ceux-là : outre les clichés habituels sur les touristes, j’ai appris que les Chinois en général « ne sont pas fiables, et on ne peut pas leur faire confiance ». Ce racisme latent renforce la ségrégation, et très rares sont les groupes de gens mixés. Le communisme prônant une égalité entre les hommes et les femmes de tous les pays a fait long feu…

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23rd August 2015

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Je me régale Toinou. Pendant un instant, on te rejoint dans cette chambre d'hôtel, jambes et bras croisés à l'autre bout du lit, à t'écouter parler de cette aventure incroyable. Bien sympa. J'attends la suite

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