Valparaiso, Chile (ou La Ville Verticale)


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Published: August 3rd 2018
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30-31 juillet et 1 août

San Pedro de Atacama)



"Valparaiso, how absurd you are...

you haven't combed your hair,

you've never had time to get dressed,

life has always surprised you"

Pablo Neruda



Mon retour à Santiago s'organise tranquillement alors que j'étudie mes options:

A- San Pedro de Atacama vers Santiago en bus: 23h de transport Premium = 49 900 peso (100$ cad)

B- San Pedro de Atacama vers Santiago en avion (Jetsmart): 2h d'avion = 28 000 peso (56$ cad) + 12 000 peso (24$ cad) pour le transfert vers l'aéroport de Calama + 15 000 peso (30$ cad) pour le bagage.



Choix presqu'évident: pour 10$ de plus, je me sauve un 21h de bus.

Voilà. Je me rendrai donc à Santiago par les airs.

...



Dès mon arrivée à la capitale chilienne, je file sans attendre vers Valparaiso (264 000 habitants), à plus ou moins 1 heure de route vers la côte Pacifique.

C'est là que je fuirai pour mes derniers jours au Chili.



Vastement, la cité dévoile son étendu dès mon arrivée:

Valparaiso est une ville verticale.

Les collines en amphithéâtre face au spectaculaire océan affiche complet.

Un auditoire d'habitations et de manoirs colorés assistent à l'horizon maritime jusqu'à ce que les rideaux de la nuit s'abaissent sous les applaudissements des fêtards noctambules.

Le port de Valparaiso fût jadis un arrêt important pour les vaisseaux venus d'Europe via le Cape Horn et la terre de feu.

Beaucoup de marins d'ailleurs s'établirent alors ici, espérant une vie meilleure sur la côte Pacifique.

Mais un tremblement de terre terrible en 1906, et puis un autre en 1914 (...économique celui-là, avec l'ouverture du canal du Panama) ont amenés des jours très sombres sur la ville portuaire.



Aujourd'hui, Valparaiso se remet tranquillement sur pieds, surtout grâce à un intérêt touristique grandissant depuis, notons le, sa nomination au Patrimoine de l'UNESCO en 2003.

Mais la ville en étage a (encore) mauvaise réputation.

"It's turning into a paranoia" que m'a spécifié Leonard le guide du Tours4Tips.

"Everybody is looking suspicious now".

Bon. Voilà qui explique peut-être pourquoi il y a des harnais où attacher ses sacs sous les chaises du Starbuck...

ou pourquoi les frigidaires à boissons gazeuses sont cadenassés dans certains dépanneurs.



Le quartier où se collent les touristes se situe au niveau d'un plateau collé à la mer, au rez-de-chaussée de la ville verticale.

Si on ose se lancer dans les labyrinthiques routes ébouriffées du haut des collines, on a peu de chances de s'en sortir sans se perdre.

Valporaiso est un cafouillis multicolore, presqu'un Pollock.

Des graffitis s'imprègnent sur la ville, partout sur les murs, partout dans les ruelles, voire sur les marches des escaliers sans fin de Serpents & Échelles.

Valporaiso est un canevas.



Alors qu'on arpente les rues en silence, un chuchotement pourrait se faire entendre.

C'est que le béton de la ville nous parle, avec ses dessins inventifs, souvent criards et chargés d'histoire.



Je fixe une impressionnante murale d'un côté, jaune et bleue

alors que derrière moi me psst psst une autre, rouge et verte

encore plus extraordinaire .

Valporaiso rend presque schizophrène.



Je suis submergé par les messages des graffitis politiques (parfois) et cartoonesques (habituellement).

On n'a pas d'autres choix ici que de ralentir le pas et de feuilleter la bédé urbaine qui s'affiche indélébile au fur et à mesure qu'on découvre la ville.



Notes à Moi-Même:

1- Il y a, à Valparaiso, des bus, des tramway, un Métro et des funiculaires.

2- Valparaiso est super bien desservit par les bus. La principale raison est que les chauffeurs ne sont pas payés à l'heure mais au nombre de passagers qu'ils prennent dans leur journée et soirée de travail. Ils vont donc partout, tout le temps et beaucoup trop vite.



2 août

Taberna Cinzano



Avant de quitter Valporaiso, je tenais mordicus à souper à cette vieillotte taverne, pilier de la ville, qui a su perdurer à travers les âges et les moments noirs de la cité verticale.

Situé sur un coin occupé du quartier Cerro Concepcion, le resto-bar suranné semble tout droit sorti de la jeunesse de mes défunts grands-parents.

Établit en 1896, l'endroit se nomme le Cinzano.

Voilà déjà que son nom évoque un apéritif démodé, apéritif que mes souvenirs d'enfance associe à un sérieux tournoi de bridge englobé d'un nuage de fumée secondaire.



Il est vers les 21h.

J'entre par des portes battantes dans le Cinzano alors qu'un saxophoniste ténor tape du pied dans un coin, en s'époumonant tristement dans son point d'interrogation cuivré.

J'ai soudainement l'impression de porter un tuxedo et d'apparaître dans un film noir où je serais le personnage d'inspecteur venu poser discrètement des questions au suspect numéro un dans le meurtre de la richissime Gwendoline,

assassinée froidement dans la salle de bal

avec le chandelier.



Je m'assied au bar, devant une série de bouteilles opaques et givrées alignées comme des quilles.

Je tente de déchiffrer certaines étiquettes décolorées

mais aucun indice m'indique si j'ai à faire à des spiritueux vitrioliques

ou à de vulgaires bouteilles de rouge vinaigré.

Une botte en verre derrière la collection semble contenir une mélasse alambiqué d'une autre époque.

Mais qui exactement penserait à vendre son élixir dans une bouteille en forme de botte aujourd'hui?



Le jeune vieux barman m'aborde, chiffon blanc sur l'épaule, en me proposant un Manhattan.

Je lui commande un vino tinto.

J'opte aussi pour un boeuf Wellington (!) et une salade de céléri (!) pointé dans le menu en cuirette.

Dans mon assiette principale, il y a, à côté de ma viande, une tulipe en peau de tomate (!)



Le zinc usé laisse deviner les milliers de verres old fashioned servit, avec les années, aux marins rustres,

avides de griseries, de bagarres et de prostituées.



Le saxophoniste presqu'invisible dans le fond de la taverne termine sa pièce mélancolique sur une note grasse et enrhumée.

Quelqu'un applaudit.

Un autre se met à toussoter.

L'air est humide et poussiéreux, presque collant malgré la fraîcheur de la nuit sur le Chili début août.



Rien n'a bougé au Cinzano depuis des décennies.

Sur les murs, de la nostalgie en noir et blanc s'étend en encadrements.

Et puis des bateaux à voiles miniatures aussi, amarrées ici et là sur le rebord des fenêtres brouillées comme des tempêtes, semblent attendre le retour des belles années de piraterie sur Valparaiso.

L'un de ces vaisseaux Gulliver au fond de la pièce, celui près de la caisse enregistreuse dactylographique, contient certainement une carte au trésor à la Rackham le Rouge.



Au comptoir, un vieux loup en cardigan tourne et retourne comme des vaguelettes, les pages de son journal.

"Do you know anything about Gwendoline's tragic death?" que je lui demande entre deux bouchées de pain tiède épongées de beurre.

"¿Qué? Yo no hablo inglés. Déjame leer mi diario en paz" qu'il me répond.

"foxtrot uniform charlie kilo" que je lui dit tout bas en ramenant mon regard vers le mouvement de maracas du jeune vieux qui mousse présentement un pisco sour au rythme jazzé du saxophone.

"Hi, Lloyd. A little slow tonight, isn't it?" que je lance au barman.

...

"Qué?"

Ce dernier ne parle pas anglais non plus,

le barman ne comprend pas ma référence.





Je termine mon repas, avale ma dernière gorgée de vin, et me lève, engourdi davantage par l'inconfort du tabouret que par l'alcool, et vais payer mon dû au monsieur silencieux derrière la dactylo.

Surpris, j'aperçois une machine interact fixée sous le téléphone mural beige.

J'aurais aimé lancer au caissier un "I'll pay everything next week Larry"...

mais sans mot, j'ai sors plutôt ma Mastercard épuisée et paye électroniquement.

Le crédit n'est plus ce qu'il était.



Le saxophoniste souffle les premières notes plaintives d'Amsterdam de Brel à ma sortie du Cinzano.



La moderne réalité prend rapidement ses droits, alors que je réapparais dans les rues presque vides de la ville paranoïde.

Il est alors 22h30.

Une languissante salsa s'entend au loin dans la nuit.

Rapidement, un vieil homme surgit de nul part et cherche à me refiler un prospectus...

alors qu'un jeune immigrant vénézuélien tend plutôt la main, lui, pour me retirer un peu de change.





Ainsi, je retourne à l'hostel (Casa Volante) dans un semblant de nonchalance,

mains dans les poches,

rencontrant que de rares passants silencieux, que je croiserai en jaugeant du regard.

Eux feront de même.

"Everybody is looking suspicious now" que m'avait dit Leonard le guide.

Qui sait,

j'ai peut-être moi aussi l'air suspect.



Etienne X


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6th August 2018

tres belles photos en plus du recit de tes aventures
6th August 2018

Merci Manon :)

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