Histoire d'un projet inch'Allah...


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Middle East
December 9th 2006
Published: June 20th 2010
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Le partage de la pastequeLe partage de la pastequeLe partage de la pasteque

Petit halte dans une ferme syrienne avant de reprendre la route pour Alep

Cap sur Jérusalem, un voyage Inch’Allah !


Pascal et Jean-Gabriel, deux jeunes chrétiens de 22 ans sont partis sur les routes du pourtour méditerranéen durant les étés 2007, 2008, 2009. Risquant la richesse de la pauvreté, l’un d’entre eux nous confie son témoignage, faisant écho aux amitiés tissées sur la toile méditerranéenne…

Jean-Gabriel, pourrais-tu expliquer ce que tu as vécu ces trois étés derniers ?
Le projet « Inch’ Allah » c’est deux volets qui se complètent l’un l’autre. Le premier, le plus visible, ce sont les voyages. On les appelle « pèlerinages des rencontres » pour garder à l’esprit que, tout en restant orientés vers Jérusalem, nous voulons aborder chaque personne qui croisera notre route comme si elle en était la destination finale. Reprenant la théologie du Djihad en Islam nous pensons ce premier volet comme étant « le Petit Inch’Allah » ; le « Grand Inch’Allah » c’est le voyage secret que nous désirons
mener à notre retour, dans nos vies respectives de jeunes étudiants européens. Cultiver, dans
le quotidien, l’ouverture du coeur et l’hospitalité des regards qui cherchent simplement l’accueil de l’autre.

Comment est né ce projet ?
Très honnêtement « Inch’Allah » est d’abord né
Refuge d amourRefuge d amourRefuge d amour

La maison libanaise des jeunes de "Mission de Vie", est baignee d'une douce paix, fruit de leur charite sans frontieres.
de l’envie d’entreprendre un voyage entre amis. C’est au cours de la préparation que la question du sens à donner à ce projet s’est rapidement posée, mais nous étions tout à fait d’accord sur la priorité que nous souhaitions accorder à la rencontre. C’est d’ailleurs une rencontre qui nous orienta ensuite vers les pays à majorité musulmane : un jeune immigré témoignant de ses difficultés à retrouver en France la religion telle qu’il en vivait et en était nourri au Maroc. Pour moi ça a été un signe très clair : si je souhaite connaître, comprendre et aimer les musulmans de France, je dois m’intéresser à ce qu’il y a de plus authentique dans cette foi, là où elle est vécue en toute simplicité. La destination vers Jérusalem, ville sainte et « centre du monde » religieux et diplomatique, s’est alors imposée comme une évidence.

Comment la « rencontre de l’autre » s’est-elle déclinée à travers les pays traversés ?
La rencontre est le principe, le moyen et la fin de tout notre projet. Mais je crois qu’une véritable rencontre, riche, naturelle et authentique nécessite une certaine pauvreté. Intérieurement comme matériellement, nous avons besoin d’avoir besoin de l’autre pour
Bienvenue sous la tente des bedoinsBienvenue sous la tente des bedoinsBienvenue sous la tente des bedoins

Mohamed avec Aya et Mamdou(les aines de ses 6 enfants), tout sourire pour accueillir la farik (l'equipe) Inch'Allah.
le rencontrer en vérité. C’est peut-être pour cela que Pierre Claverie enseignait que « la meilleure des charités à faire à quelqu’un c’est d’abord de lui demander quelque chose -pas de lui donner- et de le faire exister de cette manière »(1).

Très concrètement dans nos voyages cela implique de résister à l’envie de tout maîtriser, tout planifier à l’avance et nous abandonner à l’imprévu, disponibles à toutes les opportunités qui s’ouvriront. Voyager en auto-stop, sans contraintes horaires et sans itinéraire fixe c’est se rendre dépendant des rencontres pour notre déplacement comme pour notre gîte. C’est ainsi par exemple, qu’Abou-Miloud, nous a accueillis dans son petit appartement de la banlieue d’Annaba où nous avons finalement partagé cinq jours de la vie d’une famille musulmane algérienne qui nous était pourtant parfaitement inconnue la veille.

Ne pas avoir prévu comment occuper les dernières semaines de notre premier voyage nous a permis de répondre à l’invitation qui nous a été faite d’aller travailler avec les enfants d’un camp de réfugiés palestiniens autour de Ramallah. Ce que nous y avons vécu et les amitiés qui s’y sont tissées ont été tellement riches que nous y sommes retournés les deux étés suivants.
3000ans apres Moise...3000ans apres Moise...3000ans apres Moise...

Jean-Gabriel embarque dans un pick-up qui traverse le desert du Sinai.

De même, c’est d’avoir été pauvres, seuls et à pieds dans le désert Jordanien, qui nous a valu de passer la nuit sous la tente d’une famille bédouine, édifiante d’hospitalité. Dans ces situations, même si notre niveau d’arabe ne nous permet pas de tenir une véritable conversation, la communication s’établie différemment, dans le service par exemple, en nourrissant les dromadaires ou au cours de la traite des chèvres ! Petit à petit on se défait de notre « faux idéal » d’indépendance, « apprendre à recevoir » c’est une des plus grandes leçons de nos voyages vers l’autre.

C’est cette même attitude de pauvreté qu’il nous faut retrouver dans les situations de dialogue interreligieux(2) comme au monastère Mar Moussa el-Habashi en Syrie où nous avons participé, les deux dernières années, aux rencontres Islamo-Chrétiennes organisées par la communauté el-Khalil. C’est dans la pauvreté, quand j’abandonne mes défenses, que je peux entendre l’autre dans sa différence même si elle semble incompatible avec mes convictions. C’est alors seulement que j’ai découvert que je suis pétri de préjugés qui n’attendent qu’à être démolis pour libérer une lumière insoupçonnée.

Comment avez-vous vécu en chrétien parmi les musulmans qui vous accueillent ?
Pour nous,
Jalazone CampJalazone CampJalazone Camp

Dans le camp de refugies de Jalazone, pres de Ramallah, le sourire et les talents de footballeur de Pascal suffisent a seduire les enfants.
il est important que nos hôtes sachent que nous sommes chrétiens, et que c’est en chrétien que nous voulons les aimer. Je pense que je ne pourrais pas tenir deux mois de voyage sans la fidélité de la prière. Nous essayons chaque jour, de prier avec la liturgie des heures (au moins les laudes et les vêpres) ; c’est une prière qui peut avoir du sens pour un musulman dont les cinq prières rythment la journée. Parfois les musulmans qui nous accueillent ignorent tout de la prière chrétienne, certains étaient même persuadés que les chrétiens ne prient pas ! Alors ces temps de recueillement pris à leur côté, sont l’occasion de témoigner de notre joie d’être croyant et de vivre une relation personnelle avec Dieu. Cet été, après nous avoir vus prier plusieurs fois par jour, Said (Palestine) a décidé de respecter, pour la première foi, le jeûne du Ramadan !

Pourquoi vouloir découvrir d’autres expressions de foi, d’autres religions ?
Chrétien, je suis convaincu d’adhérer à une religion de l’altérité, l’étranger occupe une place centrale dans la Nouvelle comme dans la Première Alliance. Je ne pense pas pouvoir être chrétien sans reconnaître et aimer ce que Dieu donne à vivre aux croyants qui ne partagent pourtant pas ma foi catholique. Il est difficile de ne pas chercher à récupérer ces grâces accordées à l’autre pour les intégrer dans un système théologique où je resterais l’unique « détenteur » de la vérité toute entière. Je garde un souvenir émerveillé de ce qui fut pourtant une de nos rencontres les plus courtes. Au Caire nous avons été pris en charge par Mohamed, un jeune étudiant en religion, portant barbe et djellaba, qui s’est spontanément proposé pour nous accompagner dans nos démarches auprès des services de transports égyptiens. Abandonnant ses préoccupations et ses amies, il s’est démené pendant près d’une heure, pour nous sortir de sérieux embarras. Son regard, son attitude et toute sa personne rayonnaient d’une telle charité qu’il m’était impossible d’ignorer la présence de Dieu dans la vie de ce musulman formé dans la plus prestigieuse Université islamique (Al-Azhar). Reconnaître Dieu dans une religion qui est foncièrement différente de la mienne c’est aussi retrouver ce qui est au centre de ma foi personnelle. Devant le Dieu d’abord vu comme transcendant et absolument Tout Autre par les musulmans, je redécouvre le scandale, la folie d’un Dieu qui se fait serviteur de ceux qu’il appelle ses amis !

Qu’as-tu découvert de l’Islam à travers la rencontre des musulmans que tu as côtoyés ?
Au cours de nos voyages nous découvrons un étrange paradoxe. L’Islam semble être à la base de toute la société (bien que les minorités chrétiennes y tiennent souvent des places importantes), et pourtant chaque croyant propose une lecture singulière et unique de sa religion. Nous étions en Palestine pour le commencement du Ramadan cette année et nous avons découvert l’importance que revêt le mois de jeûne pour toute la société. Les maisons et les espaces publics sont spécialement décorés pour l’occasion, on trouve partout en vente les spécialités culinaires du moment, la ville entière semble habitée par un esprit de fête que tous partagent. Mais pourtant chacun vit ces moments selon ses convictions, sans que l’on puisse brosser un tableau unitif définissant le sens du jeûne pour les musulmans en général. En fait, je crois que l’islam ne peut pas être abordé comme une doctrine religieuse mais uniquement dans la rencontre d’un musulman. Avant de rencontrer Naser, d’abord lors des rencontres Mosaïques (à Marseille) cet automne, puis à Damas cet été, je pensais savoir que tout procédé interprétatif du Coran était exclu en Islam, mais ce musulman étudiant l’herméneutique à l’Université grégorienne du Vatican m’a prouvé le contraire ! En définitive je retiens que, même si l’on trouve des lignes fondamentales partagées par tout musulman, il y a peut-être autant d’islams que de musulmans. Jamais l’attitude de groupes extrémistes ne saurait discréditer la beauté de la religion vécue par tant d’hommes et de femmes.

Pourrais-tu nous faire partager quelques rencontres avec les chrétiens d’Orient ?
Dès l’origine notre projet est orienté vers l’Islam. Nous voyageons au Moyen-Orient en temps que pèlerins chrétiens, catholiques romains, désireux d’apprendre à aimer leurs frères musulmans et c’est dans cette optique que nous désirons rencontrer les chrétiens d’Orient. Être chrétien en pays musulman n’est pas toujours facile mais nous découvrons en même temps de nombreux témoignages de paix et de fraternité vécus entre arabes de religion différente. A Beyrouth, Leila nous raconte comment sa communauté chrétienne des Focolari a pu nouer des liens d’amitié forts et profonds en accueillant les musulmans déplacés au cours des derniers bombardements. Nous avons également retrouvé l’association Adyan (3) qui œuvre pour la réconciliation et la solidarité spirituelle entre chrétiens et musulmans au Liban. Je me souviens aussi de la jeune communauté Mission de Vie qui accueille tous les plus pauvres, enfants, personnes âgés, malades, handicapés, orphelins ou sans-papiers sans distinction de religion, dans leur grande maison toute remplie de paix et de charité, à Antélias (Liban). En Syrie nous avons fait la connaissance de Dimitri, diacre melkite (grec catholique) étudiant à l’Université islamique de
Beyrouth, de la communauté syriaque catholique Mar Moussa, très engagée pour l’amitié islamo-chrétienne, ou des sœurs latines du Bon Pasteur à Homs qui portent secours aux femmes musulmanes persécutées… autant de rencontres avec des chrétiens qui se donnent jour après jour pour bâtir un vrai dialogue entre nos deux religions.

Maintenant que tu as parcouru les routes méditerranéennes, comment réagis-tu au projet de construction de l’espace euro-méditerranéen ?
Après trois voyages nous avons, je crois, un aperçu de « l’espace euro-méditerranéen », et s’il est évident que l’Algérie ne revêt pas la même réalité que le Liban, que la Grèce ne ressemble pas beaucoup à la Syrie, on retrouve une certaine identité méditerranéenne. Mais les boissons à l’anis, la culture de l’olive, une tradition de saponification qui unie Marseille à Alep ou un héritage historique commun ne suffisent pas à faire naître un sentiment d’unité entre les personnes. Partout nous sommes accueillis comme français, avec tout ce que cela porte de privilège en matière de libre circulation par exemple. Un projet d’Union pour la Méditerranée n’occupe pas concrètement les esprits, mais nous ne sommes pas très au courant des partenariats qui unissent les institutions derrière un tel projet politique. Pour ceux nous rencontrons, l’euro-méditerranée reste une notion inconnue ou purement conceptuelle... Je crois qu’elle risquera d’être reçue comme une forme de néo-colonialisme tant que de grosses inégalités de droit distingueront les personnes. Mais les rencontres comme Mosaïques, bâtissant des liens d’amitié entre jeunes, établissent par la rencontre une convergence vers la paix indispensable et précieuse !

Finalement, pourquoi partir ?!
Les voyages ne doivent rester que la partie visible de l’iceberg, ce qui compte c’est « le Grand Inch’Allah » ! Pour moi « partir » a été une véritable école de l’écoute et de la présence à l’autre comme différent. On en ressort avec la conviction que la rencontre transforme vraiment notre lecture du monde. Avoir des amis en Iran me rend attentif à tout ce que peuvent vivre les Iraniens, l’actualité de ce pays a une couleur particulière, j’y suis sensible à cause de ces rencontres. De même, avoir rencontré et vécu avec May ou Sabrina, musulmanes ouvertes et épanouies m’interdit toute catégorisation globalisante sur la situation de la femme en pays musulman. Le « Grand Inch’Allah » c’est le véritable sens du voyage, accepter de sortir de son « chez soi » sécurisé, pour s’ouvrir, vulnérable, à une rencontre qui fait bouger les lignes de
nos certitudes… Ça s’apprend.

Après une Licence de musique et musicologie, Jean-Gabriel You(4) poursuit des études sur la musique sacrée et la philosophie. Sa famille est installée depuis une douzaine d’années à Marseille et lui-même confie « c’est ici que je me sens vraiment chez moi ! » ; la ville a joué un rôle important dans son intérêt pour l’Islam. Pascal Charmette, quant à lui, est en école d’ingénieur à Cluny.

Suite à ces expériences saisissantes, la création d’une association est en projet. Elle aurait pour but de favoriser la rencontre entre jeunes chrétiens et musulmans ; l’idée serait de vivre des temps en commun : temps de la vie quotidienne, temps d’une découverte des cultes respectifs… dans la simplicité d’une relation d’amitié. Elle s’appellerait bien-sûr Inch’Allah !

Propos recueillis par Claire de Beaucorps, le 15 septembre 2009


(1) P. Claverie, Petit traité de la rencontre et du dialogue, éd. du Cerf, 2004 , p. 44

(2) « Il n’y de dialogue possible, de rencontre, que si chacun est profondément convaincu de sa faiblesse, de sa petitesse, de sa pauvreté et s’il a la conviction que lui, comme l’autre, ne tiennent que par la miséricorde de Quelqu’un. » cf. P. Claverie, Idem, p. 140

(3) Adyan est partenaire du projet Mosaïques, cf. http://www.adyanvillage.net/. Les rencontres Mosaïques
sont un moyen de donner la parole à des jeunes étudiants et des jeunes professionnels originaires des
pays du pourtour méditerranéen, engagés sur les différentes problématiques du vivre ensemble en
Méditerranée (éducation, culture, développement, coopération, mémoire et réconciliation, media, etc.)
cf. http://www.mosaiques‐mediterranee.com/

(4) Si vous souhaitez contacter Jean‐Gabriel : inchallah.asso@gmail.com ou jeangab_you@hotmail.com

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