DM en Ayiti


Advertisement
Haiti's flag
Central America Caribbean » Haiti
June 24th 2016
Published: July 3rd 2016
Edit Blog Post

Samedi 18 juin. Après ce court séjour à Port-au-Prince où j’ai pu recueillir les commentaires des Directions du Ministère de la santé publique et de la population quant aux livrables que j’ai produits, je suis parti tôt le matin à Jacmel. Un de mes compagnons de voyage était la personne responsable des communications à la Croix-Rouge, un Haïtien journaliste de formation dont le nom m’échappe. Celui-ci m’a dressé un portrait du chaos de l’aide humanitaire post-séisme, en 2010. Le récent rapport indépendant confirmant la mauvaise gestion des fonds reçus en dons par la Croix-Rouge américaine après le séisme était à l’origine de cette discussion. En effet, cette organisation a reçu tellement d’argent après le 12 janvier 2010 qu’elle ne savait plus quoi en faire. Le comble de la businessde l’humanitaire. Elle a donc décidé de faire appel à une multitude de sous-traitants qui travaillaient chacun sur leur projet respectif. Cette façon de procéder a mené à une explosion de coûts de gestion de projets. Davantage d’argent était investi pour gérer les projets (ressources humaines aux États-Unis et en Haïti) que ce qui était envoyé pour les activités mêmes des projets (au réel bénéfice de la population haïtienne). Le pourcentage des revenus dédié aux frais administratifs (aux ressources humaines qui font la planification, le suivi, l’évaluation des projets, entre autres) habituellement considéré comme étant acceptable pour une organisation humanitaire est de 15%. Différentes stratégies sont mises de l’avant par les organisations humanitaires pour faire diminuer ce pourcentage, tel que celle d’imputer une partie des salaires des employés du Siège de l’organisation (ex. : coordonnateur de projets internationaux, responsable des communications, etc.) au budget spécifique des projets. Ainsi, une partie des frais administratifs sont absorbés par les montants spécifiques aux projets, selon la charge de travail que leur gestion implique. Les frais administratifs généraux sont ainsi diminués. Bref, ces mauvais choix de gestion ont terni la réputation de la Croix-Rouge américaine, qui demeure tout de même une des organisations les plus riches en Haïti. En ce qui a trait au chaos de l’aide humanitaire post-séisme, vous en aurez sûrement déjà entendu parler. Chacun arrivait avec de bonnes intentions, mais sans connaître les besoins réels de la population et surtout, de manière totalement non coordonnée, n’avisant parfois pas même le Ministère de la santé ou l’État haïtien de leur présence. L’État était grandement affaibli, ses installations étant détruites et plusieurs de ses équipes décimées. Plusieurs rapports qualifient la réponse humanitaire post-séisme comme étant désastreuse. Les recommandations pour une réponse humanitaire coordonnée pullulent, mais il semble que les mêmes erreurs soient répétées d’une catastrophe à l’autre. Apprend-on vraiment de nos erreurs? Une fois rendu à mon appartement jacmélien, je me repose un peu, prépare mes bagages pour la fin de semaine et lis divers documents concernant le revenu minimal garanti que j’avais regroupés. Pourquoi ce sujet, maintenant, en Haïti? Jeunes médecins pour la santé publique (JMPSP) a été convoquée à une consultation du Ministère de l’emploi, du travail et de la solidarité sociale concernant le prochain plan de lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale que ce Ministère présentera. Bien que nous ayons déposé un mémoire à ce sujet, nous avons été forts surpris de cette demande, puisque des organisations plus officielles en santé publique et bien reconnues auprès des instances gouvernementales n’ont pas été convoquées à cette consultation. Peut-être était-ce dû à l’importance que nous accordions à un revenu minimal garanti dans un contexte où un filet social solide est préservé? Ces instances officielles ne s’étaient pas avancées quant à cette piste de solution. Nous verrons bien ce qu’il en est lundi! Après quelques lectures, je pars pour Séguin, une petite communauté située en pan de montagne entre Port-au-Prince et Jacmel, dans l’est du département. Élise, Iker et un autre ami nommé Mathieu m’y attendaient. Arrivés à la hauteur de Séguin après deux heures de route, je me rendis compte que cet endroit me rappelait le Canada. Tout d’abord, vu l’altitude, la température y était beaucoup plus fraîche. De plus, des terres agricoles parsemées de semences d’oignons et de maïs s’étendaient en bordure d’une grande forêt de hauts pins. Les habitants de Séguin portaient des tuques, des vestes et des pantalons longs pour se protéger du vent. J’arrive finalement à l’auberge, où nous passerons la nuit pour partir en randonnée le lendemain au petit matin. Mes amis sont déjà partis recourir les forêts donc je les attends. J’en profite pour savourer le silence, une rareté dans ce pays. Je m’assois sur un muret de pierres inachevé, une tasse de thé chaud à la menthe en main, et contemple. Quelques chèvres broutent paisiblement l’herbe à quelques mètres de moi. Elles semblent se demander ce que je fais là à les regarder. J’entends des cris amortis d’enfants qui jouent probablement au soccer dans le lointain. À l’occasion, des Haïtiens passent devant moi d’un pas las alourdi par les outils agricoles qu’ils portent. Je gonfle lentement mes poumons de cet air pur et humide. Le bonheur total. À un certain moment, un petit garçon arrive et me regarde, intrigué. Je ne bronche pas. Il vient donc s’asseoir à environ un mètre de moi, sur le même petit muret. Je sens du coin de l’œil qu’il regarde dans la même direction que moi, tentant d’identifier ce qui pouvait bien attirer mon attention. Il était loin de se douter que je contemplais simplement l’horizon. Après quelques secondes, il ne put retenir davantage sa bougeotte et commença à cogner sur le muret avec une petite roche. Il fut visiblement encouragé par le sourire que sa réaction me soutira. Après un certain moment, il prit la fronde qu’il gardait dans une de ses poches et tenta d’atteindre les oiseaux qui me semblaient invisibles dans les arbres qui se dressaient sur le côté. Bien qu’il y ait soudain beaucoup de mouvement autour de moi, je me surpris à continuer d’apprécier la sérénité du moment. Après tout, l’innocence de ce petit garçon ajoutait au charme de la scène. Après un certain temps, je retourne à l’auberge et rencontre un groupe d’une dizaine de jeunes adultes qui étaient partis à pied de Kenscoff à Port-au-Prince, avaient traversé Furcy et s’étaient rendus jusqu’à Séguin, après plus de 6 heures de marche. Le lendemain, ils marcheraient jusqu’à Jacmel avant de retourner en voiture dans la capitale. Je fus surpris de constater que je connaissais une des membres de ce groupe, que j’avais rencontrée lors de la soirée bénéfice de la veille. Je discutai avec eux : ils travaillent pour les ambassades de leur pays respectif (Brésil, Espagne, Mexique, France, Belgique) et font parfois des sorties de groupe telles que celle-ci. Après un instant, je continuai à lire sur le revenu minimal garanti jusqu’à ce qu’Élise, Iker et Mathieu arrivent. Ce dernier travaille pour Solidarités international, une organisation dont j’ai vu le nom placardé sur plusieurs kiosques d’accès à l’eau potable. Nous soupons à la table d’un couple récemment marié, formé d’un Haïtien et d’une américaine venue travailler dans le milieu de l’éducation. Potage aux pommes de terre, agneau, salade de carottes et betteraves, un festin! Nous étions une vingtaine de personnes à passer la nuit à l’auberge. Celle-ci ne disposant que de quelques chambres, nous avons opté pour les deux tentes dressées dans la cour. Une fois allongés, nous avons pu constater la présence de trous dans la toile du toit de notre tente. Après nous être aspergés d’anti-moustique, nous espérions de tout cœur que la pluie ne tomberait pas cette nuit. En ce qui concerne les insectes et autres bestioles, nous nous sommes contentés de nous blottir bien au chaud dans les sacs à couchage que l’auberge nous prêta. Je m’endormis rapidement, au son des oiseaux et des insectes à qui la nuit appartenait désormais.



Dimanche 19 juin. Aujourd’hui, c’est la fête des pères… et l’anniversaire d’une femme extraordinaire : ma chère maman! J’aurais aimé pouvoir lui partager mes souhaits d’emblée, mais l’absence de réseau Internet faisait partie du calme dans lequel cet endroit isolé nous plongeait. J’étais bien content de constater que j’étais toujours au sec, ce matin. Nous avons déjeuné vers 7h15, après le retour d’Iker. Celui-ci était parti faire un tour de bicyclette dans la montagne vers 6h15. Eh oui… 6h15. Il faut dire que puisque le président Privert a pris la décision sans fondement ni logique de ne pas faire passer Haïti à l’heure avancée, le soleil se lève vers 5h et se couche vers 18h. Il faisait donc déjà clair au départ d’Iker. Le déjeuner offert par l’auberge était absolument exquis. Omelette garnie de chanterelles et de menthe, pain maison avec confiture aux pêches du jardin. Une merveille. Vers 8h00, nous avons quitté l’auberge, munis de nos sacs à dos remplis de provisions. Destination Par National la Visite. Nous marchons au cœur de la forêt, en pleine montagne. Le sol est moelleux, recouvert d’épines de pins. Nous traversons des champs, des clairières, des ruisseaux et des regroupements de maisonnettes de construction fragile, croisant vaches, chèvres, ânes, cochons et autres petites bêtes. Iker a téléchargé l’itinéraire qu’il a tracé via Google Map sur son GPS, que nous suivons. Notre parcours n’est pas en ligne droite vers notre destination. Plutôt, nous sortons des chemins formés par les paysans et allons explorer des grottes. Des enfants qui jouaient dans la forêt nous accompagnent dans la première et dans la seconde, alors que nous nous dirigeons seuls vers la troisième. Le parcours est parfois difficile, nos souliers glissant sur les rochers mouillés menant vers ces aspérités profondes et obscures. Nous faisons également quelques haltes pour observer l’état du système d’approvisionnement en eau. Iker nous expliquer par le fait même comment cela fonctionne. Ils identifient d’abord des sources d’eau naturelle en montagne. Puis, ils bloquent son parcours naturel pour que celle-ci s’accumule et s’écoule par un endroit prédéterminé qui mènera à un réservoir de captation. Cette structure en béton est trouée à une certaine hauteur afin que le trop-plein puisse se vider en cas de grandes pluies. Ensuite, un réseau de tuyaux parcourt la montagne quelques centimètres sous la terre, vers les villages à pourvoir en eau. Puisque la pression augmente dans ces tuyaux à mesure que l’eau dévale le plan incliné, des stations en béton accumulant l’eau et supprimant la pression à laquelle elle est soumise via une ouverture au grand air sont construites. Malheureusement, les paysans ne voulant pas se rendre à une source d’eau à distance percent le tuyau qui passe près de chez eux et s’approvisionne directement en eau. En plus de contaminer l’eau pour les personnes qui s’approvisionneront plus bas, cette pratique diminue le débit et la quantité d’eau disponible au robinet. Pourquoi ces gens font-ils ça, me demanderez-vous? Est-ce par ignorance? Par égocentrisme? Par paresse? Eux seuls le savent. Je crois cependant qu’une composante d’ignorance du fonctionnement du système d’approvisionnement en eau est manifestement présente. Parlant d’ignorance, une autre pratique peu réfléchie m’a sidéré, alors qu’on parcourait la forêt. Plusieurs arbres ont été éventrés, leur tronc ayant été creusé et brûlé afin que les paysans puissent en retirer du charbon qu’ils utiliseront ou vendront. Cependant, plutôt que de couper un arbre et de l’utiliser en entier avant de passer à un autre, on creuse son tronc à hauteur d’homme et on passe à un autre arbre pour en faire la même chose. Les gens ne savent pas qu’ils ont ainsi tué l’arbre, qui ne poussera plus et qui s’effondrera au moindre vent plus vigoureux. Décidément, il y a beaucoup d’éducation populaire à faire auprès de ces populations plus retirées. Après un peu plus de 4 heures de marche, nous sommes arrivés au sommet de Morne (montagne en créole) La Visite, le quatrième pic le plus élevé du pays. Nous étions littéralement dans les nuages, à 2150 mètres d’altitude. Nous pouvions voir les villes et villages construits dans les vallées et sur les pans des montagnes, entre deux nuages qui défilaient lentement devant nos yeux. Je vous laisse contempler cette beauté sur les photos que je joins au billet. Nous nous asseyons pour nous reposer, remplir nos estomacs et contempler la vue vaporeuse qui s’offre à nous. Après un moment, nous retournons dans la forêt pour escalader un autre pic. Cette fois, nous traversons des terrains où se dressent de nombreux agaves, ces plantes aux allures d’aloès qui piquent et retiennent l’eau avec la forme concave de ses feuilles rigides. Nous traversons aussi un lit de rivière maintenant desséchée, qui se distingue du reste de la forêt par le vert émeraude et la densité de la végétation qui y pousse. Après 2 autres heures de marche, nous parvenons au pic Cibao, à plus de 2500 mètres d’altitude. Il s’agit du 3e pic le plus élevé d’Haïti. L’accès au sommet était difficile, alors que ces fameux agaves nous égratignaient tout le corps et que des chardons s’agrippaient à notre peau. Cibao, en langue Taino, signifie « lieu où abondent les pierres ». En effet, de grands rochers de calcaire se dressent sur le pan de montagne, facilitant l’absorption de l’eau par le sol. Iker nomme d’ailleurs ces endroits riches en rochers des « zones de recharge », où la nappe phréatique se recharge en haut, dans ces terres situées en hauteur. Encore une fois, nous contemplons la vue après nous être assis sur un rocher plat et dévoré une barre de nougat aux amandes. Cette fois, c’est la cime des arbres de la forêt que nous voyons. Le panorama est moins impressionnant que celui de Morne La Visite. Nous descendons ensuite pour retourner à l’auberge. Sur le chemin, deux jeunes adolescents s’approchent de nous, un sourire aux lèvres. Ils nous demandent de leur donner nos sacs à dos et les bâtons de marche qu’utilisent Élise et Iker. Ce genre de demande est habituel ici. Les caucasiens sont considérés comme étant des gens de fortune par les Haïtiens, qui croient qu’on peut leur donner tout ce qu’on a. Certains ont eu plus de chance avec des caucasiens que ces deux adolescents, à qui nous avons tenté de faire comprendre que nous avions besoin de ces objets. Ils sont devenus plus agressifs, donc nous sommes partis. Ils nous ont suivi sur plusieurs centaines de mètres, jusqu’à ce qu’on leur dise de nous dépasser, s’ils voulaient marcher plus rapidement. Les deux adolescents sont devenus impolis et menaçants, nous souhaitant du malheur et d’autres calamités. Finalement, nous avons décidé de leur faire face et Iker leur a fait comprendre dans un créole parfait que leur comportement était totalement inapproprié. Finalement, ils ont décidé d’arrêter de nous suivre, à notre grand bonheur. Le reste du parcours a été beaucoup plus agréable. Après cette fabuleuse journée de randonnée, le personnel de l’auberge de Séguin nous a préparé un bon repas : spaghetti aux légumes (chanterelles, carottes, brocolis) et à la menthe. Décidément, ils aiment bien mettre de la menthe dans leurs recettes…. Mais le résultat est excellent, surtout avec ces légumes récemment cueillis du potager de l’auberge. Pendant le repas, le propriétaire Winie décide de discuter avec nous. Cet homme aux racines libanaises est né et a grandi en Haïti. Il a construit cette auberge sur la terre que son père lui a léguée. Il avait une opinion sur tout, critiquant les projets de plusieurs organisations internationales et locales, affirmant que l’origine du Zika se situait en Haïti, qu’un vaccin contre le cancer du poumon avait été développé à Cuba, etc. etc. etc. Les grands titres sensationnalistes des journaux, autant en Haïti qu’ailleurs dans le monde, forgent des opinions mal informées chez plusieurs personnes qui n’ont pas accès aux données exactes de ce qu’ils avancent. C’est ainsi que des absurdités telles que le faux lien entre les vaccins et l’autisme sont propagés. Ensuite, c’est long et difficile de rectifier ces pensées populaires. Voilà un aspect un peu moins intéressant mais absolument nécessaire aux campagnes de communications en santé publique. Nous avons donc rectifié les faits erronés qu’il avançait, puis nous nous sommes fatigués et avons mis un terme à la conversation. De toute façon, nous devions partir à temps pour éviter d’avoir à conduire dans l’obscurité. Les chemins escarpés à parcourir dans ces montagnes exemptes de lampadaires sont à éviter la nuit. Après une journée exténuante, je suis retourné directement chez moi. J’ai tenté en vain de me connecter à Internet pour souhaiter bonne fête à ma mère chérie, puis j’ai lu sur le revenu minimal garanti jusqu’à ce que le sommeil m’emporte.



Lundi 20 juin. Je me réveille à 5h30 pour l’entrevue Skype avec le Ministère du travail, de l’emploi et de la solidarité sociale qui débute à 6h. Catherine, la co-fondatrice de JMPSP, et moi avons pu nous mettre d’accord sur le contenu de notre présentation. Catherine, une médecin spécialiste en santé publique, est présentement en Australie pour un fellowship. C’est pour cette raison que l’entrevue était aussi tôt. Après une courte introduction des membres du cabinet de François Blais, nous avons enchaîné avec nos explications concernant le lien entre la pauvreté et la santé, les déterminants de la santé, les inégalités sociales en santé et les principes de JMPSP qui sous-tendent nos recommandations. Parmi celles-ci, s’appuyer sur la science, adapter les interventions aux populations plus vulnérables, favoriser la participation citoyenne, intégrer la santé et l’équité dans toutes les politiques et … corriger les incohérences actuelles du gouvernement. En effet, comment le MTESS peut-il espérer mener une lutte efficace à la pauvreté et à l’exclusion sociale si son gouvernement plonge la province dans un climat d’austérité, détruisant à coup de coupures irréfléchies le filet social québécois? Comment peut-on lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale quand on désinvestit le milieu de l’éducation, quand on refuse d’appuyer convenablement et de reconnaître le caractère essentiel des organismes communautaires, quand on coupe les vivres de la santé publique pour remplir les portefeuilles des médecins? Les membres du cabinet, gardant leur sourire, ont mentionné qu’ils reviendraient sur le sujet, ce qu’ils n’ont jamais fait malgré les nombreuses perches de moins en moins subtiles que nous leurs avons offertes. Catherine a enchaîné avec nos trois recommandations principales, soit celles de soutenir l’accès à des logements abordables et salubres, de garantir le meilleur départ possible aux Québécois par une éducation de qualité dès le préscolaire, et d’implanter un revenu de base garanti pour éradiquer la pauvreté financière tout en gardant un filet social solide. Il y aurait des tonnes de choses à faire pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Cependant, pour un plan d’action du MTESS plus réaliste, nous avons décidé de retenir ces trois recommandations. À la fin de notre exposé, nos interlocuteurs ont posé deux questions qui nous ont surprises puisqu’elles concernaient des détails moins importants de nos propositions. Nous nous attendions à des questions plus poussées sur nos recommandations, plus particulièrement sur le revenu minimal garanti. En effet, tel que je l’ai mentionné plus tôt, nous avons supposé que cette convocation découlait du fait que nous avions proposé un revenu minimal garanti, puisque les grandes instances reconnues en santé publique qui ont aussi déposé un mémoire, telles que l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et les Directions régionales de santé publique du Québec, n’ont pas été invitées à discuter avec le cabinet du ministre Blais. Nous sommes restés plutôt insatisfaits des conclusions de cette rencontre, qui avait l’allure d’une consultation pour le simple fait de consulter, sans intérêt réel pour ce qui a été discuté. Contrôle serré des sujets de conversation où on évite de parler des incohérences du gouvernement, consultations dans des délais courts, interpeller JMPSP mais pas des institutions plus reconnues… Pas très surprenant avec ce gouvernement. Mais pour nous qui sommes encore à l’aube de notre pratique en santé publique, c’était un exercice fort intéressant et utile. Après un court débriefing avec Catherine, je file au bureau, où je commence à faire les analyses de tout le matériel des entrevues réalisées dans le cadre de l’évaluation de la référence/contre-référence. J’essaie également d’organiser l’événement entourant ma présentation finale de stage. Il y a plusieurs personnes à inviter et on me fait comprendre qu’un simple courriel ne suffira pas. Ici, en plus du courriel et d’une invitation officiel des hautes instances gouvernementales lorsque pertinent, il faut faire un rappel téléphonique et parfois même un second rappel téléphonique pour que les gens viennent à l’événement. Moi qui ne suis pas un grand fan du téléphone… ça promet! En fin d’après-midi, je dis au revoir aux deux Québécoises en charge des communications entourant l’inauguration sans cesse reportée de l’hôpital de Jacmel, puis vais chez Élise pour une séance d’entraînement sur sa terrasse. Plusieurs autres expatriés se joignent à nous. Entre amis, il est beaucoup plus facile de trouver la motivation pour s’entraîner et de repousser ses limites. Après une heure de torture pour nos muscles abdominaux, je retourne chez moi. En chemin, je m’arrête à l’épicerie pour acheter un petit gâteau et appelle Vladimir pour qu’il me rejoigne à l’appartement. Son anniversaire avait lieu pendant la fin de semaine. J’ai donc décidé de lui faire une surprise en célébrant l’événement un peu en retard. Il était bien content.



Mardi 21 juin. Aujourd’hui, je me rends à Bainet (environ 1h30 de route en montagne vers l’ouest) pour rencontrer des femmes ayant été référées par l’établissement de santé de leur commune suite à une urgence obstétricale. Ainsi, j’espère prendre en compte non seulement la perception des prestataires de soins, mais aussi celle des usagères qui bénéficient (ou subissent, devrais-je écrire), du système de références/contre-références. Nous passons chercher Miss Lovely, l’infirmière qui a coordonné les rencontres de la journée. Puis, nous allons rencontrer les patientes chez elle. En parcourant les chemins sinueux et en grimpant les parois rocailleuses en voiture pendant près d’une heure et demie, j’avais une idée un peu plus juste de l’enfer que devait subir les femmes enceintes. J’essayais de les imaginer, ne sachant pas pourquoi elles saignaient et craignant pour la vie du bébé qu’elles portaient, alors qu’elles devaient parcourir cette longue route dans un véhicule ou sur une moto beaucoup moins confortable que celle-ci. En chemin, nous rencontrons certains agents de santé communautaires polyvalents, dont un qui nous guide à la modeste demeure de ma première interlocutrice. Nous avons dû descendre une pente escarpée pour nous rendre chez elle. Cette femme de 22 ans, handicapée du pied et du bras, isolée et sans mari pendant la journée, a la charge de 5 ou 6 enfants, auxquels s’est ajouté un petit garçon dont elle a accouché il y a quelques mois. Elle s’était déplacée 5 fois à pied, pendant 2 heures à l’aller et 2 heures au retour, à la clinique privée de santé la plus près pour faire un suivi prénatal pendant sa grossesse. Lorsqu’elle a ressenti ses premières contractions, elle a appelé une matrone, une vieille femme qui n’a aucune formation en santé, mais qui a déjà assisté d’autres femmes pendant l’accouchement. L’enfant est sorti sans problème… mais l’utérus l’a suivi. En effet, cette femme a souffert d’une inversion et d’un prolapsus de l’utérus, cet organe se retrouvant alors à l’extérieur de son corps. Il s’agit d’une urgence obstétricale de toute évidence et s’accompagne d’importants saignements. Cette pauvre femme a donc dû monter la pente escarpée sur le dos de son mari pour rejoindre la route où une voiture l’attendait. Elle portait son bébé nouvellement né avec elle. Après deux heures de transport, elle est enfin arrivée à un centre de santé SONU-B, qui n’avait malheureusement pas les ressources pour traiter sa condition. On l’a donc envoyée en ambulance à un hôpital de niveau supérieur à Jacmel. Après deux heures de plus sur les routes, on a enfin pu prendre soin d’elle. Cependant, puisque cet hôpital n’a pas de services de prélèvement, elle a dû se rendre à un autre centre à proximité pour faire des tests sanguins et ensuite revenir. Heureusement, elle a pu s’en tirer avec une simple anémie qui fut traitée à sa sortie d’hôpital. Elle est revenue chez elle sur le dos d’une mule, toujours accompagnée de son bébé. Un agent de santé communautaire est passé dans les dernières semaines pour s’assurer que tout allait bien. Aujourd’hui, un mois après l’accouchement, nous faisons un premier suivi post-natal. Miss Lovely fait un counseling de planification à cette femme qui a décidé qu’elle ne voulait pas d’autres enfants. Après quelques questions plus précises sur la référence/contre-référence, nous avons fait le trajet inverse et sommes allés visiter une autre femme et son conjoint. Celle-ci a 28 ans et en était à sa 3e grossesse, pour laquelle elle n’a fait aucun suivi prénatal. Mercredi dernier, à 7 mois de grossesse, elle s’est réveillée avec d’importantes douleurs abdominales. Elle a donc appelé une matrone, qui est arrivée à 4h AM. Celle-ci voyait quelque chose dépasser du col utérin et constatait des saignements abondants, mais ne savait pas quoi faire. Elle a donc attendu que les contractions arrivent pour accompagner la femme lors de son accouchement. À 9h AM, la patiente a appelé le centre de santé SONU-B de Bainet, qui a envoyé une ambulance chez elle. Après une heure de transport, les professionnels du centre ont diagnostiqué une procidence du cordon, c’est-à-dire que le cordon ombilical du fœtus sortait du col utérin de cette femme. Après l’avoir stabilisée, ces professionnels l’ont envoyée en ambulance à un autre centre plus spécialisé à Jacmel. Le trajet a duré quatre heures. Puisque la femme n’a pas fait de suivi prénatal, elle n’avait pas de résultats de tests sanguins, incluant un test de VIH. Le médecin sur place a donc refusé de la voir, malgré sa condition urgente. Le conjoint, désespéré, est allé au commissariat de police et est revenu avec un policier, qui a obligé ce médecin à voir la patiente. Cet imbroglio a ajouté 1h30 à l’attente de la patiente, qui continuait de souffrir et de saigner. Finalement, la femme a accouché d’un bébé mort-né. Elle a été renvoyée chez elle le même jour, sans aucun suivi ni médication. Quelques jours plus tard, elle se sentait faible et a perdu connaissance. Elle a donc consulté dans une clinique privée, où une anémie et une infection ont été diagnostiquées. La patiente a donc reçu le traitement approprié. La femme et son mari, en plus d’être dévastés, éprouvaient une grande frustration envers ces professionnels et les institutions de santé. Heureusement, un agent de santé communautaire est venu les visiter hier et ils ont pu se confier à lui. Ils nous ont dit avec émotion que ça leur a fait un grand bien de pouvoir en parler, de pouvoir dénoncer qu’il s’est passé pour que ça ne se reproduise pas. Malheureusement, j’ai compris que le professionnel qui a reçu la patiente est reconnu pour ce type d’agissement. Cette femme n’est donc pas la première à subir ce manque honteux de professionnalisme et de sens éthique. Puisqu’il n’y a aucun ordre professionnel qui régule la pratique médicale, personne n’est en mesure de le réprimander ou de lui imposer des conséquences. Après avoir exprimé nos sympathies à ce pauvre couple, nous sommes repartis. Nous avons laissé Miss Lovely au centre de santé SONU-B de Bainet et sommes arrivés à Jacmel vers 15h15. Puisque nous avions manqué le dîner aux bureaux de la Croix-Rouge, j’ai offert un repas à Dorcy, le sympathique chauffeur avec qui j’ai passé la journée. Kabri (viande de chèvre) et jus au fruit de la passion, bien satisfaisants pour nos estomacs! En soirée, j’ai continué mes analyses de contenu d’entrevues et j’ai lu, avant de m’assoupir.



Mercredi 22 juin. Journée de travail un peu longue, mais tout de même efficace. Je suis allé à la rencontre des cuisinières pour préparer une surprise pour vendredi. À suivre…! En soirée, je me suis rendu à la maison des employés de Solidarités international où habite Mathieu, notre compagnon de randonnée. Élise et Iker y étaient déjà. Mathieu a projeté le film Sicario sur un mur, que nous avons regardé avec grand intérêt. Je n’ai pas pu m’empêcher de leur dire que le réalisateur de ce film est originaire de mon cher petit Trois-Rivières.



Jeudi 23 juin. Une autre journée de travail plutôt chargée. En début de soirée, ma superviseure haïtienne, Dre Rose-Francesse Pierre, a décidé de m’amener à Lavale avec son conjoint. Cet Haïtien d’origine vit à Montréal depuis plusieurs années, mais il vient visiter sa copine à l’occasion. Rose nous amène à l’auberge Saint-Michel, sise sur la crête d’une montagne. Notre chauffeur, James Bélizaire, se joint à nous. Nous discutons et dégustons un griot de porc tout en savourant une bière Prestige. Sur le chemin du retour, nous faisons un arrêt à l’épicerie pour que je puisse acheter un élément de la surprise du lendemain. Après avoir changé de chauffeur, nous nous rendons à un joli endroit en montagne dans la commune de Marigot : la Colline enchantée. Cet endroit est bien connu pour la vue qu’il offre et la qualité de son menu. Vu l’heure tardive et notre griot récemment englouti, nous n’avons pas pu profiter de ces particularités de l’endroit. Nous avons tout de même bien apprécié le rhum sour qui nous a été servi. Rose-Francesse a reçu un appel quelques minutes après notre arrivée. Nous l’avons ainsi perdue pendant près d’une heure, alors que je discutais politique avec son conjoint. Les Haïtiens ont une relation particulière avec leur cellulaire. Le fait d’être en compagnie d’amis lors d’une soirée comme celle-ci, ou bien de collègues de travail lors d’une rencontre importante, n’empêche pas quelqu’un de se retirer longuement pour faire la conversation. Ce phénomène est habituel et accepté de tous, alors qu’il indispose souvent au Québec. La compagnie de Rose aurait été fort agréable, mais son conjoint et moi avons tout de même passé une belle soirée. Une fois qu’elle ait raccroché, nous avons repris la route pour que chacun retourne chez soi. Je me suis immédiatement écrasé sur mon lit, avant de me rappeler que je devais préparer la surprise du lendemain. Cet exercice m’a bien réveillé, donc j’en ai profité pour laver mes vêtements à la main avant de m’assoupir.





Vendredi 24 juin. Bonne St-Jean-Baptiste! Bonne fête, cher Québec! Ce matin, je me rends au travail avec un grand sourire sur les lèvres, souhaitant une bonne St-Jean aux amis et collègues que je croise. Une fois aux bureaux de la Croix-Rouge, je retourne voir les cuisinières pour les derniers détails de ma surprise. J’assiste en matinée à une présentation sur la SÉBAC (surveillance épidémiologique à base communautaire) dans la section communale de Marbial. Cette intervention fonctionne grâce à l’engagement de centaines de bénévoles qui ont à cœur la santé des leurs. Ils font des visites à domicile et sont à l’affût des problèmes de santé qu’ils peuvent expérimenter. Avec deux tiers de la population touchés par le chômage et le sous-emploi (taux de chômage officiel d’environ 30%), plusieurs Haïtiens se retrouvent oisifs et souhaitent s’occuper. Les réseaux de bénévoles s’en trouvent renforcés. Par contre, la motivation dans un contexte où ce bénévolat ne mène pas à une amélioration de la condition socio-économique est difficile à maintenir. C’est de cette problématique dont il était question lors de la rencontre. Sur l’heure du midi, je me glisse dans l’espace cuisine du site et achève les préparatifs pour ma surprise. Ce midi, tous mes collègues haïtiens de la Croix-Rouge essaieront pour une première fois la poutine du Québec! Une petite portion de notre plat national accompagnera le repas habituel du midi. Les cuisinières ont acheté des patates, qu’elles ont coupé et fait frire. De mon côté, j’ai acheté une brique de fromage mozzarella que j’ai coupée en cubes et préparé la sauce brune à partir d’un sachet de sauce en poudre St-Hubert acheté au Québec. C’était délicieux! Mes collègues haïtiens étaient bien surpris de me voir aux côtés des deux cuisinières pour leur servir la poutine. L’ajout du jour a fait l’unanimité. De toute façon, comment ne pas aimer la poutine? Il y a quelques années, j’avais fait connaître la poutine de la même manière aux habitants d’un village sénégalais et à mes collègues de travail en Inde à l’occasion de la St-Jean. Voilà ma façon de célébrer notre fête nationale! Malheureusement, Rose-Francesse et ma compagnonne de bureau Magdala n’ont pas pu goûter à la poutine. Elles sont parties à la cérémonie d’investiture du nouveau Directeur départemental sanitaire du sud-est. Eh oui, cet homme que j’avais rencontré dans le cadre de mes entrevues la semaine dernière a été remplacé après à peine 6 mois d’activité, sans qu’une raison expliquant ce changement ne soit donnée. On me dit souvent que les postes nommés sont très stratégiques en Haïti et que les personnes qui les occupent changent au gré des personnes situées plus haut dans la hiérarchie politique, ce qui provoque un roulement constant et surtout, une absence totale de continuité dans les actions menées par le gouvernement. Puisque ces politiciens ne peuvent être sortis du réseau, on leur attribue un poste dit « garage », soit une fonction vide de contenu où ils continuent de percevoir un salaire sans faire grand-chose. Bref, des pions que l’on tasse à notre guise et pour qui les Haïtiens paient. Un événement fâcheux est arrivé pendant la cérémonie d’investiture. On avait demandé à l’administrateur du département d’organiser la cérémonie, ce qu’il a fait. Au cours de celle-ci, il a appris que lui aussi était remplacé. La femme qui le remplaçait a été présentée à l’ensemble des invités de marque présents, sous le regard incrédule de l’administrateur déchu. Sale politique… et surtout, quel mauvais départ pour cette nouvelle Direction! En après-midi, j’ai terminé mon PowerPoint de présentation de fin de projet d’évaluation de la référence/contre-référence. Voilà une bonne chose de faite! En soirée, j’ai rejoint plusieurs amis expatriés à l’Alliance française, un resto-bar où étaient projetés exceptionnellement les courts-métrages des finissants de l’école d’arts visuels de Jacmel. La place était bondée. Après ces projections, deux groupes musicaux haïtiens se sont succédé pour nous faire danser. Une chaude soirée bien amusante où se mêlaient avec aise Haïtiens et étrangers sur les rythmes de kompa.

Advertisement



Tot: 0.586s; Tpl: 0.057s; cc: 7; qc: 49; dbt: 0.0134s; 1; m:saturn w:www (104.131.125.221); sld: 1; ; mem: 1.5mb