Jaffna / யாழ்ப்பாணம் , Sri Lanka (Tamouls et Mabouls ou Comment Devenir Invisible)


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April 2nd 2015
Published: April 10th 2015
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31 mars



Il est 11h30AM.

J'embarque dans un train en direction de Jaffna, à la pointe extrême nord du Sri Lanka.

C'est dans cette partie du Pays que s'est enflammé la guerre civile qui a tenue le Sri Lanka pendant 20 ans sur le bord du gouffre.

Depuis la fin des hostilités et le retour de la paix en 2009, le gouvernement a graduellement réouvert les régions du Nord au tourisme.

Me voilà donc en route pour Jaffna, hors des sentiers habituellement empruntés par les touristes.

Je suis le seul blanc dans le train pour ce 4 heures de trajet.

Les derniers foreigns que j'ai croisé occupaient la gare et repartaient pour Colombo, tout au sud.



La température va augmenter durant les prochaines heures.

Elle atteindra son apogée à destination.



Autour du chemin de fer, les villages se sont évaporés.

C'est la brousse maintenant qui couvre le paysage des environs.

Une odeur de putréfaction remplit soudainement notre wagon.

Sur le côté du rail, calé dans un marais, j'aperçois le cadavre d'un éléphant (!), mort probablement heurté par une locomotive.

Damn!

Quand ce ne sont pas des marmottes qu'on retrouve écrasées sur le bord de la route... mais des foutus pachydermes...

c'est qu'on est foutrement loin de chez soi.



J'arrive à Jaffna en fin d'après-midi.

Les six années qui me sépare de la capitulation des Tigres Tamouls ont su bien reconstruire la ville.

La gare est neuve, et les traces de la guerre sont jusqu'à maintenant peu visibles.

Mais ça ne saura tarder.



Je pose mes sacs à une extraordinaire maison coloniale qui aurait aisément pu trouver sa place dans les champs de coton de l'Amérique sudiste du 19e siècle.

De vieux vélos des années folles baillent sur le perron tandis qu'une ancienne Beetle hors fonction dort dans le désordre de la cours arrière.

C'est impossible que je sois dans le présent.

Vraiment.

Quelque chose a dû se passer dans le train.

Un trou dans l'espace-temps.

Je me rappelle m'être endormi dans l'inconfort collant du wagon.

Voilà.

C'est sûrement à ce moment là que tout à basculer, et que le temps s'est mis à reculer.



1 avril



Je me réveille en sueur sous ma tente en moustiquaire.

À partir de ce moment même, il n'y aura plus une seule seconde où je ne suerai pas à Jaffna.





J'ouvre la lumière.

L'ampoule s'allume.

Je suis surpris.

Pas supposé avoir l'électricité à l'époque où j'ai été propulsé.

Même chose pour l'eau courant.

Wow! Quelle invention fantastique!

Moi qui croyais devoir me laver au puits ce matin.

Et puis devant l'auberge aussi, des tuk tuks passent comme des tondeuses pressées.

Il n'y a aucune carriole.

Merde.

Je devrai bien me rendre à l'évidence: je suis bel et bien en 2015

mais dans le décor d'un film des années 1900.





Je quitte ma chambre en cherchant mon chapeau haut-de-forme.

Mais il est nul part.

Pas même accroché à la patère.

Disparu.

Bon.

Je devrai donc me tourner, comme à l'habitude, vers ma casquette Nike pour protéger mes idées du dardant soleil qui rougit le nez.





J'enfourche ensuite ma monture métallique en espérant un hennissement de sa part

comme un Don Quichotte.

Mais non.

La bécane qu'on m'a remis demeure silencieuse.

Elle était depuis longtemps dans son enclos celle-là.

Ça grince pas possible à chaque coup de pédale.

J'arriverai jamais à la faire galoper cette bicyclette.



Je m'éloigne de l'auberge en espérant trouver l'imprévisible.

Et puis je fais cliqueter ma clochette à chaque passant aussi.

Vrrrring!

Je suis un gentilhomme.



Je m'arrête soudainement devant un temple hindou grouillant de vie.

On y fait sonner une cloche en cuivre comme à la gare, au milieu d'un tintamarre pas possible de clarinettes et de percussions.

Ça fourmille de fidèles dans l'endroit emboucané comme un fumoir.

J'observe

alors qu'un ancêtre à l'entrée du temple me refuse l'accès à la pujab (cérémonie d'offrande et d'adoration).

Je reste donc là, dans le portique, à étirer le cou pour voir toute l'étrangeté et la complexité de l'hindouisme tamoul dans sa plus intense démonstration.



C'est alors qu'un géant en bedaine caramel et en sarong s'approche et m'invite fermement à entrer.

Il est sans aucun doute le chef de meute avec sa gueule de minotaure celui-là.

J'accepte donc.

Hop!

Je délaisse mes sandales.

Et puis Hop!

Je me retrouve aussi en bedaine, aveuglant les Tamouls avec ma peau blanche presque transparente.



Je suis sérieux et droit comme une béquille dans le temple.

Ce n'est pas le bon moment pour un faux pas.



On me beurre le front de cendre et d'huile alors que l'attroupement se met à prier bruyamment en embrassant le sol ou en acclamant les Dieux, mains jointes au dessus de leur tête charbonnée.



Le géant bedonnant me pointe alors un mur et me somme de m'y asseoir sagement, en indien, à côté d'un mal propre qui se décrotte les ongles d'orteils.

"Lunch 5 minutes" qu'il m'informe.

Voilà donc comment j'ai été invité à manger dans un temple hindou, assis par terre avec les Tamouls.



Sans plus attendre, les croyants s'accroupissent aussi, en de longues rangées,

les femmes d'un bord

et les hommes de l'autre.



On m'observe gravement.

Je souris aux regards lourds qui tombent sur moi.

Mais les gens hésitent à me relancer leur sourire.

Méfiance.



On discute de mon cas.

Je vois le géant minotaure qui jase avec le comité des bedaines en jetant quelques fois des coups d'œil complices de mon côté.

Il ne faut surtout pas offenser les Dieux.



Heureusement, on me laisse en place.

J'ai apprivoisé le minotaure.



Voilà maintenant qu'on nous remet une feuille de bananier, et qu'on distribue des portions de "Rice & Curry" sur l'assiette en chlorophylle déposé sur le sol poussiéreux devant nous.

Les gens autour plonge rapidement la main dans le repas en m'observant.

Je fais pareil, alors que je m'ébouillante les bouts de doigts avec la plotté de dals (lentilles) trop chaude.

Le vieux pas propre à mes côtés se barbouille le visage avec les curry, tout en se léchant les mains.



Et là, on passe à côté de mon lunch.

On passe très près je veux dire,

genre qu'on a le pied littéralement dans mon assiette!

(Respecter les mœurs et coutumes, respecter les mœurs et coutumes, respecter les mœurs et coutumes)



Malgré cela, j'arrive pratiquement à terminer mes portions.

Je n'ai laissé de côté que la bouchée que la bedaine a frôlé avec son gros orteil.



Les Tamouls m'observent toujours alors que je suis maintenant repu mais sincèrement quelque peu dégoûté.

J'aperçois enfin quelques sourires dans la foule.

J'ai mangé comme eux, par terre, avec la main, en bedaine.

N'ai-je pas maintenant droit à un court sourire, au moins pour l'effort?

...



La journée s'achève et le soleil doucement s'endort, réveillant du même coup le voltige des chauve-souris vampires et l'attaque des moustiques assoiffés de sang.



Derrière le comptoir de la réception de l'auberge, un sari vert et orange comme une mangue me parle d'un pujab qui aura lieu ce soir, dans un autre temple hindou que celui où j'ai lunché ce midi.

Je flaire donc l'opportunité d'aller y prendre quelques photos intéressantes... et puis hop-là!

Je quitte l'auberge aussitôt en tuk tuk pour m'infiltrer encore une fois chez les Tamouls.



Le temple où l'on me débarque est illuminé de banderoles d'ampoules orangées le long d'une pyramide en technicolor qui couvre l'entrée.

Encore une fois, les hindous en transe occupent l'espace à l'intérieur.

Respectueusement, j'enlève mes gougounes... et me fout en torse.

J'ai l'air d'un gladiateur qui entre dans une arène.



On me remarque, on m'observe... mais je me fais discret.

Flotch! La cendre et l'huile entre les yeux me sont infligés sans surprise.

Ça me rendra peut-être invisible cette fois.



La musique bat son plein.

Clarinettes et tablas se répondent comme une conversation mystique.

Les bedaines sortent de vénérables reliques dorées: c'est l'apothéose.

Les Tamouls grésillent comme du beurre dans un poêlon chaud.

Installées sur des coussins portés à bout de bras, les reliques sont promenées dans le temple sous des ombrelles en feutrine mauve et gaufrée.

La musique s'accélère comme une pulsation cardiaque.

Les gens s'extasient de plus belle.

Fumée, encens, pétales et marmonnements.



Et puis boom!

La foule renverse soudainement dans le délire.

Ébullition.

Un vieil allumé en spasme perd la boule et s'évanoui sur le ciment du temple en transe épileptique.

On le ramasse.

Ça arrive ces choses là.

La foule hurle d'euphorie, maboule, en levant les bras au ciel ou en embrassant le sol, allongée comme des carottes.

Et je suis là, statufié, en me disant, malgré mon plus grand respect en l'humanité et ses innombrables différences...

Caliss!

La Foi peut rendre les gens complètement dingos.





2 avril



Je me réveille en essayant d'enlever encore une fois mon troisième œil huileux qu'on m'a poinçonné hier soir.

Rien à faire.

Les Dieux sont insistants.

Ça me fait comme un triangle rosé dans le front, semblable à un symbole magique d'une quelconque secte martienne.



Je me demande si je suis encore invisible ce matin...

parce que hier, dans le Delirium Tremens de la cohue tamoule, cette tache semblait me donner de curieux pouvoirs comme un X-Men.



Je prend place à la table dans le lobby de l'auberge coloniale.

La mangue à la réception m'amène un café au lait.

Merde.

Je ne suis donc plus invisible.



J'embarque ensuite dans un tuk tuk blanc bosselé pour aller explorer les îles de la pointe de la péninsule de Jaffna, tout près du Tamil Nadu indien.

Un Danois m'y accompagne (...et je parle d'un habitant du Danemark là, pas du chien tsé).



Plus on s'éloigne du centre de Jaffna, plus le décor devient aride, plat et désertique.

Pas surprenant que le Tsunami de 2004 ait fait tant de ravages ici.



Il y a des vaches sacrées partout dans l'immense pâturage sans clôtures.

Et des bâtiments détruits et abandonnés par la guerre aussi.

Les trous de balles parfois encore visibles dans les murs des ruines témoignent de la violence de la guerre civile passée.



Quelques temples hindous ont été récemment rebâtit sur les îles.

De leurs pyramides de figurines multicolores peintes à la gouache fraîche, ils illuminent comme ils le peuvent les villages meurtris par les dernières années.



Notre tuk tuk accidenté soudainement ralentit

et puis s'arrête complètement.

Devant nous, des hindous dansent en sueur sous le soleil qui rend fou.

Des plumes de paons, des couleurs éclatantes et de la musique effrénée, hors contrôle et spasmodique moussent le spectacle.

Certains Tamouls du tas semblent harnachés comme des chevaux de traits mécontents,

tandis que d'autres tiennent leurs rènes en essayant de dompter les simulacres équestres qui piaffent et ruent dans une sacrée cacophonie.

La parade est jolie et inhabituelle faut dire.

Mais alors que je prend quelques clichés, je réalise l'horrible grotesquerie du jeu: les Tamouls dans le rôle des chevaux à domestiquer ne sont pas tout à fait "attacher" au cordage.

Ils y sont littéralement "accrochés"!

Les harnais sont en fait hameçonnés à la peau saignante du dos des danseurs en transe, percés de bord en bord comme des gros mérous qu'on tire hors de l'eau.

Automutilation.

C'est insensé.

La Foi peut rendre les gens complètement mabouls que je disais hier au temple.

Je réitère.

Il y en a qui ont perdu carrément la boule ici,

sous ce soleil trop fort qui parfois arrive à dévisser un peu trop la raison.



Etienne X



Note à Moi-Même:

Les travailleurs de la construction et les éboueurs travaillent en sandales au Sri Lanka.


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