Oulan-Bator (Улаанбаатар), Mongolia (La Brèche Nord-Coréenne)


Advertisement
Mongolia's flag
Asia » Mongolia » Ulaanbaatar
August 2nd 2019
Published: August 3rd 2019
Edit Blog Post

30-31 juillet

(À Oulan-Bator)



Je suis plutôt heureux d'avoir retrouvé la civilisation.

J'ai maintenant les recoins du corps propre et mon linge sent finalement le savon.

Je profite de ces dernières journées sur UB pour étirer le temps dans les musées et voir les quelques fossils de dinosaures recueillit dans le désert de Gobi, là où voilà seulement quelques jours, je jouais l'aventurier.



Avant de revenir au Québec, je tenais mordicus à manger dans ce restaurant nord-coréen proposé dans des brochures trouvées à l'auberge.

Quel intrigue ce Pays.

Ce n'est certainement pas à tous les coins de rues de l'Occident qu'on nous offre l'opportunité de s'infiltrer par une brèche, le temps d'un repas, dans le Pays le plus secret de la planète. 



Il est 18h30 alors que je me lance la mission de me rendre au Pyongyang Baek Hwa Restaurant d'Oulan-Bator.

L'endroit est éloigné du centre-ville paraît-il.

Prendre un taxi sera mon unique option, et ce sera la jolie Lkhamaa, cuisinière à l'auberge, qui m'apprendra à me déplacer autrement qu'à pied dans la capitale.

Voyez-vous, il n'y a pas de taxi en Mongolie... ou plutôt, il n'y a rien d'autre que des taxis.

Il s'agirait de se poster sur un coin de rue, de s'allonger le bras et d'attendre qu'une voiture s'arrête devant nous, n'importe laquelle, comme si tous les citadins se faisaient taxi à temps partiel.

Lkhamaa m'en hèlera un sur la rue, puis donnera les indications de ma destination au chauffeur (jamais j'aurais pu y arriver seul)... et puis voilà que je décolle pour je-ne-sais-trop-où.



Je suis excité mais nerveux aussi dans la voiture alors qu'on s'éloigne du quartier où je me suis posté pour dormir sur UB.

La ville est brouillée par un smog allergène constant ici (la pollution de l'air serait ici, 4 fois plus élevé qu'à Beijing paraît-il!)

Je fais à ce moment aveuglement confiance au conducteur inconnu qui s'élance en périphérie du coeur de la ville.



Lorsqu'il s'arrêtera, je n'aurai plus aucun repère.

La ville se trouve encore densément peuplée alors que le semblant de taxi se pose devant un édifice à bureaux situé devant un bar de Karaoké louche, lui-même adjacant à un lugubre salon de massage ouvert que la nuit.

Je débarque de la voiture, incertain de me trouver réellement à ce restaurant nord-coréen espéré.



Heureusement, à l'entrée de cette banale tour, je reconnais le nom de ce prétendu passage secret vers le Pays des Kim: Pyongyang Baek Hwa, floor 15 .

Le lieu que je cherche se trouve donc ici, au dernier étage de ce bâtiment, installé au dessus de tout Oulan-Bator (je ne pense pas que ce soit anodin).



Il n'y a aucune vie dans le lobby, rien, alors que j'entre en silence dans un ascenseur sans musique et presse le bouton du haut de la colonne.

15

Je me doute bien à ce moment-ci que le restaurant où je m'enligne pour manger ne sera pas un casse-croûte.



L'ascenseur s'arrête, ding, et s'ouvre sur un endroit des plus loufoques, au plafond très haut où un simulacre de forêt enchantée a été recréé sur tout l'étage.

Les murs tapissés de gazon synthétique trop vert éclairent presque le chic mobilier de la nef.

Des bouleaux partout s'allongent jusqu'aux mezzanines, étirant leurs branches feuillues presqu'en parasol au dessus des tables en émail, brillantes et surdimensionnées.

Quelques faux oiseaux embrochés dans de faux nids s'accrochent ici et là dans les arbres.

Une musique classique diffuse flotte dans l'air alors qu'un sifflement d'oiseau constant, poussé par des haut-parleurs invisibles, couvre la symphonie pastorale.

On s'y croirait presque.

Décidément, on cherche ici à nous amener dans les bois, où le loup n'y est pas.



Il y a une petite scène où patientent deux synthétiseurs devant un imprimé grandiloquent, champêtre et presque religieux représentant l'orée d'une clairière éclairés par des rayons matinaux perçant des nuages gonflés mais léger comme de la ouate.

Le restaurant est pratiquement vide, mais il se remplira quelque peu d'habitués et d'hommes d'affaires bridés en veston-cravate.



Plusieurs jolies nord-coréennes, toutes menues, butinent entre les tables.

Vêtues de robes printannières bleu ciel à pois blanc, les serveuses se retournent et me regarde apparaître, seul et serré par mon sac-à-dos fatigué.

Par le corridor central, la plus allongée d'entre-elles s'approche de l'entrée avec une démarche parfaite de paon, dos absolument droit et aligné, en posant ses pas de talon-hauts les uns devant les autres comme à un défilé de mode.

Elle me sourit d'un sourire de dentiste, un sourire plastique qui semble ne pas lui appartenir.

"One person" que je lui mentionne en levant l'index de ma main droite.

Sa dentition brille sous l'éclairage précis des projecteurs.

À son oreille gauche, une oreillette relie en spirale son ouïe à une batterie dissimilée derrière son dos.

Comme un garde-du-corps, le paon presse son index sur son écouteur en ne cessant de m'exhiber ses dents.

Quelqu'un, certainement, lui dévoile présentement un secret.

La jolie mannequin fait alors demi tour et, sans jamais perdre sa démarche télévisée, retourne à l'arrière-scène discuter avec le restant de l'essaim.



Je conclue qu'on ne me fait pas patienter par manque de place, clairement, mais parce que je suis un homme blanc, seul, backpacker et peut-être louche.



Les serveuses à l'autre bout de la salle m'observent.

Les quelques caméras dissimulées entre les arbres m'observent aussi.

Je croise alors les bras, intimidé, et j'attend ainsi, sous les sifflements des oiseaux électriques

et puis sous le coulis musical d'une petite fontaine aussi, elle qui boucane grave comme un cocktail kitsh hawaïen.



Du bar, le paon finalement me pointe une table pour 4, dos à la caisse, à l'opposé de mon entrée.

Méfiant, je m'avance à pas feutrés et prend place en simulant la confiance d'un habitué de l'endroit.



Sur la table lustrée, les baguettes, le bol à thé et la napkin reposent presqu'à une distance calculée, identiques de place en place.

L'une des serveuse me remets alors une pochette immense en cuir qui cache un menu photographique,

un menu exagérement grand me donnant l'impression d'ouvrir un imposant livre de contes où des plats en seraient les histoires.

Il était une fois... la Spicy Crest Soup of Shark,

Il était une fois... la Black Goat Nutritious Soup,

Il était une fois... la Fried Goose Liver,

Il était une fois... la Pastry Made by Frozen Potato.



Sur la première page, bordée de fleurs, le menu se présente ainsi:

Our Pyongyang Pegkhua restaurant is smart place,

which spreads smell like a fragrant flower

upon Korean national meals

and polite servicing by Korean girls.



Je note l'introduction dans mon journal de voyage alors que se pose justement à ma table

une polite Korean girl comme un délicat papillon.

Je lui pointe un plat de kimchi (choux fermenté) et un sauté de boeuf épicé aux oignons dans le grimoire à repas.

La serveuse m'accorde ce privilège, tout sourire, alors que son front brille de moiteur, prouvant enfin qu'elle n'est pas un robot.



La commande est passée aux cuisines alors que je note mes premières impressions de cet étrange restaurant de façade.

Cachée derrière le vernis de ses dents, l'une des poupées s'approche de ma table, mains derrière le dos comme menottées,

et me dit sèchement: "no writing".

Je crois d'abord à une blague, avec ce visage sublimé mais elle reprend ses ordres, "no writing", sans jamais sortir de son personnage démesuré de politesse.

Une goûtelette de sueur glisse le long de sa tempe gauche alors que mon cerveau tente d'additionner l'opposition de ce qu'elle me dit et le sourire de cire qu'elle porte en même temps de me le dire.

Je décode.

No writing: personne, nulle part m'a déjà exigé de ne pas écrire.

"Ok sorry" que je lui dit alors en refermant les pages de ma liberté d'expression tout en serrant les dents.

Je passe clairement pour un espion maintenant.



J'attend donc mes plats sur cette ambiance de surveillance, comme ça, dos droit, regard perdu,

étouffé par ces sifflements d'oiseaux qui n'ont pas cessé

et presqu'ignoré alors par les polite Korean girls.



Je lance des sourires parfois aux serveuses en guise d'armistice

alors qu'elles me répondent sans cesse avec leurs mêmes sourires clonés

et leurs brillants yeux comme des reflets de lentilles.



Dans des étagères à portée de main, des oeuvres de propagande sans page couverture

ressemblent davantage à des bibles qu'à des livres d'histoire.

Past Works of Kim Jung Ill.

Je n'oserai même pas les feuilleter par contre, de peur de me faire fouiller à la sortie par un honorable haut gradé

sorti directement des fourneaux ou d'un poste de commande caché derrière les rideaux peut-être.



Voilà que le délicat papillon me dépose officiellement le repas, accompagné de soucoupes de radis vinaigrés et d'algues

et d'un petit panier de pain en osier en forme d'alouette.

Je mange alors avec lenteur, profitant de ce curieux malaise en suspension.



Le temps de l'addition arrive et, sans mouvement brusque, je me lève pour rejoindre la caisse derrière moi.

Les polite Korean girls subitement tournent leurs sourires vers moi, portant d'un seul coup l'index sur leur oreillette, d'un mouvement synchronisé, mécanique et militaire.

Statufiée à la caisse, la générale des papillons enclenche son personnage en me voyant se rapprocher d'elle.

Le croissant sous son nez s'illumine alors, grandissant presqu'à la manière du Chat du Cheshire dans Alice aux Pays des Merveilles, apparaissant d'un coup dans l'ombre de la forêt enchantée.



Je paye mon repas en Tugrik (argent mongol) et non pas par carte de crédit comme on peut habituellement le faire dans la majorité des restaurants du Pays.

Pas certain que j'aurais pu le faire de toute façon.

Et puis qui veut dans son relevé de compte: Pyongyang Baek Hwa Restaurant ou fond pour nucléariser la DPRKorea.



Je reprend alors l'ascenceur, suivit par le regard des employées qui n'auront jamais dégelées de leurs sourires de tout mon temps passé ici, dans ce conte nord-coréen.

La brèche se referme ainsi sur le Pays des Kim alors que je retourne au niveau du sol,

avec les gens qui ont la liberté d'écrire où bon leur semble.



... ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants.

...



Pour retourner à mon guesthouse, j'ai fais comme un Mongole: j'ai étirer le bras pour héler un taxi à temps partiel ... et j'ai embarqué avec cet honnête étranger qui me déposa exactement où je voulais: au pied des marches de chez Moogi, à mon quartier général sur UB.

C'est ainsi que j'ai pu m'infiltrer en Corée du Nord, le temps d'un repas.

...



Etienne X

Mes derniers jours en Mongolie se passeront en attente.

C'est habituellement comme ça en voyage.

Je prépare tranquillement ma sortie.



Notes à Moi-Même:

1- Le premier de chaque mois en Mongolie, c'est la journée sans l'alcool.

Impossible d'en acheter ici.

2- C'est légal de ramener un poster de propagande nord-coréen au Canada?

Advertisement



5th August 2019

restaurant
j aurais aime ca etre avec toi pour assister a cet aventure magique ahah

Tot: 0.268s; Tpl: 0.073s; cc: 9; qc: 24; dbt: 0.0193s; 1; m:saturn w:www (104.131.125.221); sld: 3; ; mem: 1.2mb