Tiznit, Maroc (ou Quand la Magie du Voyage Opère)


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March 27th 2013
Published: March 31st 2013
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Dans le bus d'Agadir vers Sidni Ifni

27 mars

... Je prend donc place dans le bus CTM bien propre d'Agadir. Je suis assis à côté d'une marocaine dans la vingtaine, serré dans son hijab noir, me donnant un peu l'impression de regarder sourire la lune. Elle me parle en français. Je suis surpris, non pas de son français impeccable, mais qu'elle me parle, tout simplement. C'est que depuis mon arrivée au Maroc, les discussions avec les femmes d'ici ne dépassent rarement qu'une seule phrase avant qu'elles ne baissent les yeux et s'éclipsent.

Ma voisine de banc se prénomme Leila et, partit de Casablanca, elle est en route pour un quartier pauvre de Tiznit pour y visiter sa famille. Elle est revenu en février d'un stage d'une année en Suisse, ce qui explique son ouverture d'esprit.

Les gens nous observent dans le bus alors qu'elle me parle bien amicalement.

"Je m'ennuie de la Suisse" me dit-elle alors qu'elle a bien conscience du jugement des marocains autour de nous.

On discute de l'Occident et de ses différences d'avec le Maroc une bonne partie du trajet.

"Ma sœur va se marier et ma famille reçoit le prétendant pour la première fois ce soir. Je t'invite si tu veux" qu'elle me lance alors qu'on approche de Tiznit.

"D'accord" que je lui dit.

J'accepte donc l'invitation sans trop réfléchir dans quelle histoire je suis sur le point de m'embarquer. C'est que l'occasion ne devrait pas se reproduire d'ici peu tsé.

"Ma famille est très pauvre. Je veux juste t'avertir..." que me dit Leila.

"Ne t'en fait pas avec ça, que je lui répond, ce qu'on est n'a rien à voir avec ce qu'on a".





Maintenant à la gare routière de Tiznit, j’agrippe mon bagage sous le regard inquisiteur du conducteur qui réalise bien que je descend de l'autocar bien avant ma destination finale.

Leila me suit.

Le regard des passagers aussi.





On prend ensuite place tous les deux dans un petit taxi qui nous amène dans la médina (la vieille ville) de Tiznit, à quelques coins de rues de la demeure des parents à Leila.

Des enfants dans la rue l'accueille et me souhaite la bienvenue aussi en m'embrassant la main comme un prince.

Je me retrouve ainsi dans la ruelle, devant la porte d'un de ces logements de pauvres des vieilles villes marocaines... le type même d'endroit qui nous fait se poser la question comment réussit-on à vivre dans un endroit si restreint, exiguë, au fond d'un passage où même la lumière se rend difficilement.

Leila cogne.

La porte de bois grince et s'ouvre.

C'est la sœur de Leila qui apparaît d'abord dans l’entrebâillement et qui lui saute au cou, heureuse de la voir arriver après un 10 heures de bus depuis Casa. La mère apparaît ensuite. Ses yeux sont à peine visibles sous son voile bleu-ciel. Elle salue sa fille aînée et me salue aussi, respectueusement et distancée.

Je suis intimidé.

Ça va de soi.





Maintenant dans le logement, je prend place dans le salon commun, en prenant bien soin de me débotter.

Les murs autour de moi sont en tuiles de céramique fleurit alors que le plancher est couvert d'un tapis usé en laine à motif persans. Un long divan moyen-oriental longe les murs de la petite pièce. Le divan est pratiquement invisible dois-je dire, caché sous les coussins saucisses mauve prune, lilas et rose bonbon.





On me sert un thé sucré à la menthe.

Le paternel arrive alors, caché derrière sa moustache fondante et fatiguée...

et l'amie de sa mère disparue sous un voile violet aussi arrive...

et l'amie à lunettes de sa sœur, et la tante à la dent en or aussi arrive.





Les gens parlent arabe. Aucun mot français, ni anglais ne se dit.

Il y a des dattes, des fruits séchés et des sucreries sur la table basse du populeux salon commun.

On me regarde manger les petits gâteaux secs.

Malaise.





La famille discute bruyamment. Je ne fais pas partie de la discussion. J'écoute la conversation comme on apprécie le chant des perroquets argumentant dans le feuillage d'un arbre exotique. C'est comme une chanson qu'ils se lancent et se relancent. Parfois, ils se retournent tous en même temps, chorégraphiquement, et ils me regardent en riant. Je leur souri alors en leur faisant signe que je ne comprend rien de ce qui se dit. Bon. Et ça les fait rire en plus.

Quelque fois, les femmes replacent leur voiles pour masquer une couette qui tentait de se faufiler hors du casque. Quelque fois aussi, la mère glisse de faibles mots à ses filles pour qu'elles resserrent un peu plus leur hijab ou qu'elles ramassent telles ou telles assiettes vides. Le père, lui, assis dans un coin mou du divan, semble totalement désoeuvré. C'est la mère qui a sans contredit le contrôle de la maisonnée.





On cogne à la porte.

C'est le prétendant qui arrive... accompagné de son frère et du fils de son frère, ses deux sœurs et de sa mère, toutes voilées.

Tout le monde se salue poliment.

Les deux familles ne se connaissent pas zéro.

Malaise.

Le prétendant n'a croisé qu'une seule fois la sœur de Leila et il s'est précipitamment lancé dans la grande demande en mariage (!)

Malaise.

Et la sœur a accepté.

Malaise.

Et je suis là, mal à l'aise en plein cœur d'un gros malaise. Chouette.





C'est le silence dans le salon commun. Un mot en arabe par ci, et un mot en arabe par là.

Personne n'arrive à désamorcer le malaise.

Je me demande bien fort ce que je fais là, ici même, en ce moment même... tout en me disant que je ne voudrais pas être ailleurs non plus. C'est très étrange tout ce protocole, et je suis bien conscient que Leila m'offrait toute une faveur en m'invitant ici ce soir.

Bref, je suis donc là, au milieu d'un grand malaise, à sourire comme un con, tout en suivant le langage inconnu d'une conversation, en tournant la tête de gauche à droite comme si j'assistais à un match de tennis.





Il est 21h00 maintenant.

L'heure du souper arrive. La mère me fait signe d'aller me laver les paluches et de suivre les hommes qui quitte un à un le salon. Je me lève donc et je marche dans les pas du paternel qui semble quelque peu dépassé par les événements. Le futur mari, muet comme une carpe, et le futur beau-frère silencieux suivent aussi la moustache.

C'est ainsi qu'on se retrouve au salon commun du deuxième étage, mâles regroupés, à manger deux immenses poulets aux olives citronnées avec nos mains... comme des brutes... sans se parler.





La télé est allumée sur un soap opéra marocain surjoué.

Aucun mot ne se dit. Rien à se dire.

On s'accroche à ce qui est télévisé pour essayer d'oublier le malaise persistant de la soirée.

Tout ça est très étrange dois-je dire.





Le repas salissant terminé, le prétendant et le futur beau-frère retourne au rez-de-chaussée retrouver les femmes voilées qui, je l'espère, on eu un meilleur moment que nous au deuxième étage.

...



Les invités finissent par partir.

L'atmosphère bon enfant retrouve ses droits. Le malaise s'est dissipé. Le sort est rompu.

Il y a juste moi maintenant qui est encore mal à l'aise... et qui cherche un coin pour me mettre en boule et téter mon pouce.





On me confectionne finalement un semblant de lit sur un bout de divan au deuxième étage, devant le téléviseur.





Je m'endors tout habillé, comme ça, sans rien dire, alors que le paternel écoute l'un des trois postes en arabe en expirant la fumée de sa huitième clopes de suite.







28 mars

Je me réveille alors que le paternel se lève du divan mou à l'opposé du mien.

Il a lui aussi dormi sur le divan du deuxième étage.

J'ai l'impression qu'il y avait un peu de surveillance dans tout ça, comme si j'étais un renard assoupis dans un poulailler. Mais bon. Je m'étire et me lève à mon tour. Je vais aussi me rincer le visage dans la petite salle d'eau aux allures de salle d'essayage avant de descendre.

Par terre, j'y retrouve une bouilloire bosselée.

Ça, c'est la douche.



En arrivant au rez-de-chaussée, la moustache m'accueille dans le salon commun en me sortant quelques photos décolorées de lui alors qu'il était militaire dans le Sahara Occidental en 76. Toujours voilées, les femmes nous rejoignent rapidement avec du café instant, des chocolatines et le restant des gâteaux sablés de la veille.

En sirotant mon café allongé de lait chaud, je discute quelque peu avec Leila sur la condition précaire de sa famille et du Maroc en général... avant qu'une discussion enflammée éclate entre les femmes: c'est qu'il y a un sérieux désaccord pour le choix que fait la jeune sœur de Leila pour son futur époux.

Encore une fois, je ne comprend absolument rien de ce qui se dit. Mais je peux comprendre par contre que le mariage ici, il n'y a rien de plus sérieux.





C'est après une succulente tajine de poisson partagée en famille que je prépare mon départ.

Leila sous son hijab, sa mère voilée plus que jamais, la jeune sœur en jeans, chandail de laine et cheveux au vent, et la meilleure copine de la sœur aussi bien voilée décident de me reconduire jusqu'aux Grands Taxis à la sortie de la populeuse médina. Encore une fois, le regard des gens est assombri de jugement à notre passage.

"Je déteste le regard des marocains d'ici. C'est bien différent à Casablanca" que me dit Leila alors qu'elle s'accroche à sa sœur.

L'amitié homme/femme ici est très mal perçue. En fait, je crois que c'est carrément impossible à concevoir pour les marocains des campagnes.





Dans le stationnement poussiéreux de Tiznit, je remercie milles fois Leila et sa famille de m'avoir accueillit comme ils l'ont fait, alors que je prend place dans un taxi Mercedes.

Oh mais quelle aventure incroyable passée ici à Tiznit!

Ce genre d'expérience ne s'achète pas dans les agences de voyage voyez-vous.

Et ça ne se planifie pas non plus.

C'est la magie du voyage qui opère!





Notes à Moi-Même:

1- Le visage des autres est souvent le miroir de votre propre visage.

2- Je suis invité à un mariage au Maroc...





EtienneX

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6th April 2013

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Je vois que vous avez passé un très bon voyage !

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