Les sultanats du Décan
Lorsque je vous ai écrit pour la dernière fois, je m'apprêtais à aller retrouver mes copines, Aurélie et Anaïs, à la gare routière de Bijapur. Elles sont arrivées, chose incroyable, presque à l'heure. Fatiguées mais enthousiastes, se réjouissant des moindres détails qui me paraissaient d'ores et déjà familiers, mais que j'ai pu reconsidérer grâce à leur regard nouveau.
Jeudi nous avons visité Bijapur, une ville du Nord du Karnathaka où les influences musulmanes sont très nettes dans l'architecture: mausolées, mosquées, j'ai enfin un petit aperçu de ce à quoi doit ressembler les monuments tant vantés de l'Inde du Nord. Nous prenons ensuite un bus pour Gulbarga, autre haut lieu des sultanats du Decan.
Après avoir passé la nuit dans l'hôtel le plus luxueux où j'aie jamais séjourné de tout mon séjour (et oui, voyager à trois est plus économique), nous partons explorer le fort, immense et presque vide derrière ses murailles impressionnantes. Le donjon se dresse au milieu d'un terrain vague, et quelques enfants des environs se postent à la grille d'entrée pour réclamer des chocolats et crayons, réinventant le système du péage en bloquant l'ouverture de la porte par une petite pierre, bien trop légère pour être efficace...
Un peu plus loin dans l'enceinte du fort nous visitons la grande mosquée de Gulbarga, toute aussi déserte que le reste du fort, où nous avons droit à une visite détaillée par un vieux monsieur qui se trouvait à l'entrée. Nous sautons ensuite dans un auto-rickshaw pour aller visiter un complexe construit autour de mausolées de saints hommes musulmans. Un havre de paix au milieu d'une ville bruyante, autour des tombes ont été construites mosquée, bibliothèque, madrasa... Ici se retrouvent musulmans et hindous venus se recueillir devant les sépultures sacrées.
Nouveau trajet en bus pour rejoindre Bidar, où nous déposons nos sacs dans un hôtel pour pouvoir aller visiter tranquillement (et légèrement) le fort du XVème siècle pour lequel nous avons fait le détour. Dans les jardins du palais, un garde nous propose d'aller chercher les clés du palais, normalement fermé aux visiteurs. Il nous guide a travers cette demeure superbe dont les murs conservent ça et là des traces de céramiques et de peintures donnant un aperçu de sa splendeur passée. Un petit bijou perdu au fin fond de l'Inde!
Dans le petit restaurant où nous décidons de déjeuner, nous sommes attablées à côté de 3 jeunes français. Plutôt surprenant pour cet endroit perdu. La surprise est d'ailleurs mutuelle. Ce sont des étudiants en échange avec l'université de Pune qui a fermé pour une semaine suite a l'épidémie de grippe porcine. Les 3 garçons en ont profité pour prendre leur sac et partir en vadrouille.
La grippe porcine vient en effet d'éclater en Inde, et à Pune, la grosse ville de l'Etat du Maharashtra, qui est au Nord du Karnathaka. Anaïs et Aurélie, qui sont venues en train de Mumbai, m'ont dit qu'elles avaient vu beaucoup de gens avec des masques, mais je n'en avais jamais vu. Ce vendredi, par contre c'était tout autre chose: les chauffeurs d'auto-rickshaw mettent un bandana pour couvrir leur bouche et leur nez quand nous arrivons, et quand nous nous approchons pour demander un renseignement, certaines personnes partent et d'autres mettent un foulard devant leur visage... ambiance parano! Le virus vient de l'étranger, nous sommes étrangères, donc nous avons le virus.
Hyderabad
Nous prenons notre dernier bus de la journée pour rejoindre Hyderabad. Nos voisins ont tous le visage couvert... A Hyderabad Hans et Katrien viennent nous chercher avec leur chauffeur au volant d'une Ambassador, ces mythiques voitures blanches qui symbolisent à elles seules l'Inde. Nous allons dîner dans un bar restaurant où un ami DJ à eux mixe ce soir. Nous sommes rejoints par d'autres expats: trois français qui sont un peu loin de moi pour que je puisse leur parler, et un anglais super sympa qui n'a pas vécu sur le sol britannique depuis plus de vingt ans. Je passe un très bon moment et j'oublie complètement de prendre mon médicament anti-paludéen, que j'avale donc à 2h du matin sur un estomac vide...
... je passe donc la journée suivante prostrée sur le canapé: mon estomac a moyennement apprécié la blague du médicament brut et prend sa revanche. Je suis dégoûtée: moi qui avais résisté contre toute attente à la nourriture indienne, je m'empoisonne toute seule comme une grande avec ma Savarine. J'ai la chance d'être chez des amis et pas dans une chambre d'hôtel, et Hans et Katrien me chouchoutent. C'est un couple Belge flamand qui parle un français impeccable. Ils sont à Hyderabad depuis plus d'un an. Hans travaille dans l'informatique et Katrien est institutrice, enfin pas en ce moment car elle est enceinte de 8 mois. Pendant que je comate sur le canapé, ils examinent les formalités administrative pour avoir "un bébé légal"... apparemment les indications fournies par le ministère des affaires étrangères belge et le consulat sont assez contradictoires. Le couple ne sait pas si le bébé sera une fille ou un garçon: c'est interdit par la loi de le savoir, car trop de mères avortaient si elles apprenaient qu'elles attendaient une fille. Maintenant les filles naissent mais elles ont des 'accidents' très vite: elles tombent d'une table, sont empoisonnées par du mauvais lait... bref la pression de la dot conduit nombre de parents à se débarrasser de leurs filles.
Après avoir passé un samedi dans le salon, je décide de me bouger dimanche, et Anaïs, Aurélie et moi partons visiter Golconde, un fort du XVIème siècle, d'où les sultans de la dynastie Qtub Shahi régnaient sur leurs montagnes de diamants (dont le célèbre Koh-i-noor). La visite sous le soleil et les flashs est un peu fatigante, mais la vue est magnifique. Anaïs et Aurélie partent le soir même pour aller visiter Hampi puis le Kerala. Je passe encore le lundi à Hyderabad: je visite le très beau Jung Museum, puis je vais déjeuner avec Katrien et Said (le chauffeur) dans un délicieux restaurant de biryanis, la spécialité d'Hyderabad. Katrien m'emmène ensuite dans les boutiques de tissus de la ville... un enchantement de couleurs et de matières. Heureusement que je repars bientôt car mon sac est maintenant plein à craquer.
Bangalore
Mardi matin je me lève aux aurores pour prendre un train d'Hyderabad à Bangalore... comme d'habitude, je suis ravie de m'être levée à 4h00 du matin pour un train qui a 1h30 de retard! 12 heures de trajet, que j'aurais préféré faire de nuit, mais mon amie de Bangalore a insisté pour que je revienne chez elle avant de partir. Devi et sa maman m'attendent à la gare et nous prenons un auto-rickshaw pour aller à la maison. Le papa, que je n'avais pas rencontré la dernière fois, m'accueille chaleureusement, et j'ai juste le temps de déposer mon sac dans mon appartement avant de redescendre partager le dîner en famille.
Le lendemain, Devi et sa maman m'annonce qu'elles ont posé un jour de congé pour m'emmener dans un parc. Un parc? Le grand parc de Bangalore? 'Oui, celui-ci aussi, mais d'abord on va aller faire un petit safari dans un parc animalier.' Moi qui pensait que j'avais vu déjà pas mal de choses en Inde du Sud, me voici quelques heures plus tard en train de regarder des sambars (sorte de gros cerfs), des bahlus (des petits ours dont le nom a inspiré Kipling pour Les Livres de la Jungle), des lions, des panthères, et des tigres royaux (shere, qui s'est transformé en Shere Kahn sous la plume de Kipling). Je n'ai jamais vu ces animaux d'aussi prêt! Que d'émotion pour cette dernière journée.
Le retour
Après un voyage tellement riche, me voici à la porte d'embarquement. L'avion part à 1h40 et je suis fatiguée, mais contente de rentrer. Ce voyage a été incroyable, mais je l'ai d'autant plus apprécié que je savais que c'était pour une durée limitée. J'ai hâte de retrouver ma famille, mes amis, l'air pur et le calme de Paris, l'eau que l'on peut boire au robinet, l'anonymat de la France, et un bon matelas.
La boucle est bouclée
Cela fait maintenant un peu plus d'une semaine que je suis revenue, et il était temps que je conclue mon blog de voyage. A mon retour j'avais très envie de travailler (trop de vacances!) et je me suis plongée avec plaisir dans la préparation de mes cours. L'effet zen de l'Inde perdure, et j'essaye de cultiver cet Etat très agréable. Je me suis aussi mise a prendre de temps en temps un guide de Paris et sortir à la découverte d'endroits si proches et si inconnus. Je ne sais combien de temps dureront ces bonnes résolutions...
Il me reste à vous remercier de votre lecture, qui m'a poussé à tenir à jour ce journal, et à vous dire à bientôt dans l'univers réel...
Anne.